Atelier d’écriture – 2013

Cet atelier d’écriture a été animé par Anita Van Belle, auteure ( théâtre, scénario, romans ) en mars et avril 2013.

Vous pouvez découvrir trois textes ci-dessous…

Marlène Luton


Licenciée en Journalisme et Information de l’Université Libre de Bruxelles, Marlène Luton travaille dans le secteur privé pour un constructeur informatique. Elle a aujourd’hui repris la plume avec beaucoup de plaisir et espère vous en faire profiter.


La leçon


Alexia se prélassait sur une terrasse un café à la main, en pensant aux différents musées et monuments qu’elle avait avidement planifiés de visiter la veille déjà. Elle pensait profiter de son city trip en compagnie de sa petite sœur, ou encore d’une amie mais les agendas des uns et des autres ne l’avaient pas permis.

Le soleil d’automne était déjà bien haut dans le ciel et la journée ne faisait que commencer. En reposant sa tasse vide, elle se dit qu’un second café lui ferait le plus grand bien. Elle interpella le garçon qui passait alors à sa gauche. La commande passée, elle entreprit de scruter la foule. Une occupation qui arrivait à point nommé alors que la solitude la submergeait.

Son attention se porta soudain sur une jolie fille dont le sourire illuminait les traits ténébreux. Ce visage connu se dirigeait vers elle d’un pas décidé. Les bras chargés de paquets divers, Olivia s’installa à table à ses côtés. « Salut Sister, lui envoya-t-elle. Alors, surprise de me voir ? »

Alexia n’en croyait pas ses yeux. Sa petite sœur avait fait le déplacement pour la rejoindre et avait de toute évidence démarré son plan shopping en grandes pompes. Finalement, cette virée à Vienne ne manquerait pas d’intérêt.

Alexia s’interrogeait encore sur les motivations profondes de sa sœur alors que cette dernière finissait de consulter à son tour la carte des boissons. Que mijotait-elle ? Une semaine auparavant, elle avait refusé en bloc la proposition d’un voyage entre filles, prétextant un rendez-vous hyper important avec Adélaïde, son amie d’enfance. Adélaïde qui, aujourd’hui, envisageait sérieusement d’épouser Norbert mais qui en même temps doutait de ses sentiments pour lui. Adélaïde pour qui tout était toujours compliqué et sujet à des prises de tête monumentales.

Mais finalement, la perspective d’un weekend en tête à tête avec sa sœur enchantait Alexia. Depuis combien de temps n’avait-elle plus eu la possibilité de profiter de sa compagnie si agréable ? Des semaines ? Des mois ? Elle avait arrêté de compter…

Olivia reprit alors la parole, tirant brutalement Alexia de ses pensées. Elle était descendue à l’hôtel Mercure, comme par hasard. Non, ce ne pouvait pas être le hasard.

« Alors, quels sont tes plans pour cet après-midi ? », lui demanda-t-elle.

Des plans, Alexia n’en manquait pas. Une belle visite du Jardin Public ou encore de la splendide exposition temporaire de Magritte. Mais Olivia semblait avoir un objectif tout autre, l’un de ces objectifs cachés dont elle avait le secret. Et c’est tout naturellement qu’elle lui proposa de se diriger vers le Mercure pour le déjeuner.

Une fois les cafés payés, les sœurs s’engagèrent dans les rue de Vienne pour une ballade de trente minutes vers leur hôtel. Olivia entretenait la conversation, sans toutefois expliquer le motif réel de sa présence. Alexia finit par lui poser la question : « Qu’est-ce qui t’amène ici en fait ? Tu m’avais dit que tu devais impérativement passer le weekend en compagnie d’Adélaïde ? »

Olivia ne se laissa pas démonter et se lança dans une explication de toute évidence préparée. Le rendez-vous avec Adélaïde avait été reporté car cette dernière avait finalement décidé de partir en weekend avec Norbert. Et Olivia avait alors pensé rejoindre sa sœur et ainsi lui faire la surprise.

Les sœurs avaient entretemps rejoint l’hôtel. Quelle ne fut pas la surprise d’Alexia quand elle découvrit à l’accueil, debout devant le comptoir, Adélaïde.

« Surprise ! », annonça fièrement Olivia.

La joie qu’Alexia se faisait de passer du temps seule avec sa sœur s’évanouit d’un coup. Terriblement déçue, elle traversa le hall pour aller embrasser l’intruse. Que faisait-elle là, alors qu’elle était censée passer le weekend en compagnie de Norbert ? Quelle était donc cette conspiration ?

Décidément, rien ne tournait comme Alexia le voulait. Comme d’habitude, Adélaïde tombait comme un cheveu dans la soupe. Elle faisait presque partie de la famille depuis qu’elle avait commencé l‘école maternelle avec Olivia. Et depuis tout ce temps, les deux amies étaient restées en contact et se voyaient très régulièrement. Une amitié qu’Alexia subissait plus qu’elle n’en profitait.

Adélaïde semblait ravie de voir Alexia, et plus encore de la surprise que sa présence inattendue suscitait.

« Coucou Lex, nous avions crû comprendre qu’un petit weekend entre filles te ferait plaisir. Voilà ton souhait exaucé », annonça-t-elle fièrement.

Alexia força un sourire, histoire de masquer sa déception immense. L’idée de parcourir les rues de Vienne aux côtés d’Adélaïde était  loin de l’enchanter. Et Norbert ? Egoïste et possessif, il représentait aux yeux d’Alexia l’antithèse de l’homme idéal. Au fond d’elle, elle se dit qu’il ne devait certainement pas apprécier l’originalité de la situation. Aussi ne s’attendait-elle pas à le voir surgir au prochain coin de rue. Et tant mieux. Mais Adélaïde avait-elle pris le risque de le planter seul en Belgique alors que leur relation était déjà si complexe ?

Au terme d’un petit lunch sans prétention, et Olivia délestée de tous ses trophées matinaux, le trio prit la direction du musée des Beaux-Arts. L’exposition Magritte dépassa toutes leurs espérances, rassemblant à la fois un grand nombre de pièces maîtresses et d’œuvres moins connues du grand public. Ravie, Alexia finit par en oublier son trouble.

Après avoir quitté le musée en fin d’après-midi, Adélaïde reçut un appel sur son portable. Au terme d’une conversation de toute évidence animée, elle éclata en sanglots. Norbert le grand manipulateur avait endossé son costume de malheureux petit Caliméro, histoire de pourrir une fois de plus la vie de son entourage.

La détresse d’Adélaïde prit les deux sœurs au dépourvu. Si Olivia avait pris le parti de son amie depuis bien longtemps, Alexia devait quant à elle admettre que, par-delà son côté exaspérant, cette grande sotte avait surtout un petit cœur tout mou qu’elle ouvrait à tous sans modération. Et tout en Norbert la révulsait… sa préciosité ridicule, son machisme déplacé, son agressivité viscérale et son physique insignifiant.

Alexia se reprochait ses sentiments de la matinée. Elle se sentait quelque part coupable de la situation dans laquelle Adélaïde se trouvait et son sang ne fit qu’un tour. Adélaïde s’était investie dans les préparatifs de leur séjour. Elle ne méritait pas un tel traitement et aujourd’hui, le règne de Norbert prendrait fin.

Dans l’entremise, Olivia avait entrepris de rappeler Norbert mais Adélaïde, soutenue par Alexia, lui avait supplié de n’en rien faire. Toutefois, l’heure de la leçon n’avait pas encore sonné. Les trois amies quittèrent le musée d’un pas décidé. Ce weekend prenait décidément une tournure plus qu’inattendue.

Adélaïde se sentait terriblement mal. Sa bonté naturelle la pénalisait une fois encore et elle en était consciente. Mais pouvait-elle lutter contre sa nature profonde ? Au fond de son cœur, elle avait déjà compris que Norbert n’était pas un homme pour elle. Elle n’avait simplement pas assez de courage pour prendre les décisions qui s’imposaient. Poussée dans ses retranchements, elle se consolait du fait qu’Olivia n’avait jamais vraiment supporté la personnalité ô combien déplaisante de son fiancé, et s’en accommodait pour justifier ses sentiments.

Au terme d’une marche soutenue, le trio rejoignit l’hôtel Mercure. La soirée commençait à peine. Olivia et Adélaïde délaissèrent leur chambre d’hôtel au profit de celle d’Alexia transformée pour l’occasion  en quartier général.

Après une bonne douche relaxante, les filles se mirent à la recherche d’un petit restaurant sympathique dans lequel elles pourraient entamer leurs discussions. La ville regorgeait  d’endroits conviviaux et leur choix se porta en définitive sur un resto-bar italien, confortable à souhait. Alexia se souvint alors qu’Adélaïde aimait beaucoup la cuisine italienne, tout comme elle. Ce détail la fit sourire.

La conversation battait déjà son plein autour d’un petit verre de spumante et de quelques bruschettas  lorsque le portable d’Adélaïde, posé sur la table, sonna à nouveau. Alexia y jeta un coup d’œil et vit le nom de l’appelant apparaître : « Norbichou »… Un surnom aussi ridicule que celui qui le portait. Adélaïde allait décrocher. « Non », ordonna Alexia qui comptait désormais une seconde petite sœur à protéger, « Laisse-le poireauter, tu n’as aucun compte à lui rendre de toute façon. Monsieur se prend pour le King et en réalité, il n’est rien du tout. »

Portée par sa fougue habituelle et forte de son esprit calculateur, Olivia préparait déjà leur passage à l’offensive. Le trouble-fête avait franchi les limites à ne pas dépasser et maintenant il allait payer… Elle aurait dû protéger Adélaïde plus tôt, dès qu’elle avait compris la stratégie dévastatrice de Norbert, et elle n’en avait rien fait.  Alexia observait avec une fierté non dissimulée sa petite sœur pour qui, toute petite déjà, tout était soit noir, soit blanc. Olivia aime ou n’aime pas, et quand elle aime, c’est sans restriction. Elle n’hésite pas à aller au front pour ses amis, sans rien attendre en retour. Cette loyauté sans limite faisait certainement toute la beauté de son caractère bien trempé, supplantant une personnalité froide et sans concession qui effrayait de prime abord.

Mais il fallait manœuvrer habilement. Alexia avait conscience qu’un affrontement direct ne servirait pas la cause d’Adélaïde. Au contraire, il fallait que cette dernière trouve assez de courage en elle pour remettre une fois pour toute le responsable de ses tourments à sa place. Et si l’issue devait être synonyme de rupture, alors qu’il en soit ainsi.

Adélaïde laissa donc le téléphone sonner… Une fois, puis deux. A la troisième reprise, l’appareil se tut et annonça un message. « Je crois que je n’ai pas envie d’écouter son message, avoua-t-elle timidement. De toute façon, je sais déjà ce que je vais entendre. » Olivia bouillonnait sur son siège. « Attends, je vais l’appeler et ça va être vite réglé », lâcha-t-elle rageusement. « Je ne te l’ai jamais avoué par respect pour tes choix, mais je n’ai jamais pu l’encadrer. Adélaïde, franchement, qu’est-ce que tu lui trouves ? »

La candide Adélaïde n’avait jamais eu beaucoup de chance avec les garçons et pour quelque obscure raison, elle avait le chic pour toujours s’enticher du même type de personnage horripilant. Avant Norbert, il y avait eu Apolin : Apolin le misogyne, Apolin l’égoïste, Apolin l’hypocondriaque. Une faute de goût impardonnable qui avait rendu Adélaïde encore plus insupportable aux yeux d’Alexia. Si la pauvre petite chérie se retrouvait à chaque fois confrontée à une vie amoureuse si déplaisante, elle ne devait s’en prendre qu’à elle-même. Et ses sempiternelles jérémiades n’y changeraient rien. Pourtant, Alexia observait aujourd’hui Adélaïde avec un respect renouvelé.

Tout en réalisant l’énormité de la situation, Adélaïde accepta de bon cœur la remarque fondée de sa meilleure amie. Elle commençait à reprendre courage.

Le plat principal venait d’être servi. Alexia avait choisi des ravioles de scampis accompagnées d’une sauce à la truffe, Olivia avait, quant à elle préféré un risotto aux champignons des bois et Adélaïde une escalope de veau gratinée aux asperges. Un bon petit vin blanc arrosait le repas.

La suite du dîner se termina dans la bonne humeur. Après avoir dégusté une crème brûlée comme elles n’en avaient jamais goûtée, les filles quittèrent le restaurant l’estomac bien rempli avec le sentiment qu’une nouvelle vie s’ouvrait à elles.

Pleines d’optimisme, elles entreprirent alors une petite ballade nocturne dans les rues de Vienne.

Adélaïde était à nouveau confrontée à la déplaisante perspective de la rupture. Elle n’avait jamais pu gérer correctement ce genre de situation, et le soutien des deux sœurs tombait à point nommé.

Alexia avait par contre entrepris une démarche entièrement nouvelle. Elle avait toujours conservé une distance et une réserve mesurée envers Adélaïde et ce nouveau rôle protecteur la troublait. Mais son aversion envers Norbert l’emportait, à la manière d’une vague. L’affection qu’elle nourrissait envers sa petite sœur la stimulait encore plus et elle espérait secrètement que cette pénible affaire les rapproche davantage, comme dans le passé, lorsqu’elles étaient si complices, avant que leur choix de vie respectif les éloigne. Alexia en avait souffert, sans jamais avoir eu le courage d’en discuter ouvertement avec sa sœur qui, avec son côté cartésien, n’y aurait de toute façon rien compris.

Il fallait qu’elle passe le cap.

Elle prit alors conscience que la rupture entre Adélaïde et Norbert la servirait et la culpabilité l’envahit. Alexia avait certes un côté égoïste dont elle n’avait pas vraiment conscience mais elle restait avant tout dotée d’une personnalité gentille, en aucun cas animée de mauvaises intentions. Olivia aurait sans doute eu moins de scrupules, ce qui la conforta dans sa décision. Et puis, de toute manière, Norbert ne méritait pas de traitement de faveur. Peut-être que dans ce cas précis, jouer les méchantes ne serait pas pour lui déplaire, enfin à condition de ne pas devoir le faire seule, or ce n’était pas le cas.

Cette empathie qui lui pourrissait la vie depuis des années allait finalement devenir un atout. Enfin, elle osait l’espérer car Alexia redoutait tellement de perdre sa petite sœur, sans trop savoir si elle craignait pour elle-même ou pour Olivia qui semblait très bien vivre leur éloignement.

Peut-être ne s’agissait-il que d’une façade de sa part ? Cette angoisse rongeait Alexia et elle ne parvenait à la partager avec personne.

Il fallait qu’elle remette de l’ordre en elle et entreprenne la démarche de se rassurer. Leur relation avait toujours été très bonne, c’est juste qu’aujourd’hui elles ne parvenaient plus à se voir aussi facilement, et que par conséquent leurs échanges se révélaient moins réguliers.

Elle esquissa un sourire en pensant qu’elles étaient à nouveau toutes les deux sur un coup fumant.

Une fois de retour à l’hôtel, les filles se séparèrent, après avoir convenu d’un rendez-vous autour du petit déjeuner. La nuit devraient leur porter conseil, du moins elles l’espéraient.

Alexia prit une douche rapide et se mit au lit sans attendre.

De leur côté, Olivia et Adélaïde partageaient une chambre avec vue sur un très joli parc désormais presque désert. Ce n’était pas la première fois qu’elles voyageaient ensemble et se sentaient parfaitement à l’aise l’une avec l’autre. Le portable d’Olivia sonna alors qu’Adélaïde profitait des bienfaits d’un bain relaxant. Olivia décrocha et entama une conversation à voix basse. Après avoir raccroché, elle rangea son téléphone dans son sac et sortit sa trousse de toilette,  en attendant de pouvoir, elle aussi, se  prélasser dans la salle de bain. Adélaïde en sortit fraîche comme une rose et de toute évidence plus que disposée à faire la conversation. Elle fit demi-tour et suivit Olivia, en parlant à bâton rompu. Olivia pouvait bien être habituée à ce qu’elle nommait « la diarrhée verbale d’Adélaïde », ce soir elle s’en irritait.

Aussi se déconnecta-t-elle de la réalité, laissant vagabonder son esprit en toute quiétude, en quête de pensées plaisantes. Adélaïde, emportée par son discours, ne s’en rendit même pas compte et finit par quitter la pièce en remerciant Olivia pour son attention et sa complicité.

Fidèle à sa réputation, l’hôtel Mercure offrait à ses clients un petit déjeuner fastueux dont le trio avait largement profité. Un ventre plein stimule toujours la créativité et l’imagination.

Le décor était planté. Installées au salon, les filles avaient écouté ensemble le message laissé la veille par Norbert. Egal à lui-même, ce dernier exigeait le retour immédiat d’Adélaïde. Le ton condescendant utilisé ne fit que renforcer la prise de décision d’Adélaïde qui, avec un courage insoupçonné et grâce au soutien de ses amies, entreprit de rappeler son fiancé afin de lui signifier la fin de leur relation.

Crispée, la jeune femme saisit son portable et composa le numéro. La conversation fut brève et intense.  L’appelé répondit sans attendre, haussant directement le ton. Adélaïde conserva un calme olympien quand elle put enfin prendre la parole. « Je ne te supporte plus et je pense qu’il est préférable que nous en restions là », annonça-t-elle, « je te souhaite bonne chance dans la vie, Norbert, et ne cherche plus à me contacter à l’avenir. Au revoir ». Elle raccrocha et reposa son téléphone sur la table.

Côte à côte, les deux sœurs observaient Adélaïde en silence. La première, Olivia prit la parole. « Voilà, une page est tournée. Bravo ma grande, il ne te méritait pas ». Une vie nouvelle s’ouvrait pour Adélaïde. Elle se jeta dans les bras de ses amies de toujours pour les serrer de toutes ses forces.

Alexia leur proposa un programme récréatif pour la journée, histoire de faire baisser la tension. Finalement, ce weekend avait été planifié pour être ressourçant et elles reprenaient déjà demain leur vol pour Bruxelles. « Les filles, que pensez-vous d’une bonne petite séance de shopping ce matin, suivie d’un spa cet après-midi ? Et ensuite, nous nous faisons belles pour sortir ce soir ? » Elle souhaitait avant tout plaire à Olivia, laquelle était largement inspirée par le shopping et les sorties en boîtes de nuit. Sans surprise, les activités proposées comblèrent les unes et les autres.

Après une journée bien remplie et une nuit plutôt courte, les trois amies reprirent leur vol de retour.

La soirée débutait à peine lorsque les roues du Boeing 737 de la compagnie Brussels Airlines touchèrent le tarmac de l’aéroport de Bruxelles. Adélaïde proposa à Alexia et Olivia de conclure leur city trip par un petit repas en ville. « Je connais un excellent resto coréen pas très loin de l’Avenue Louise. Nous pourrions y être en très peu de temps ».  Alexia était emballée par la proposition mais, à sa grande surprise,  Olivia déclina poliment. Toujours optimiste en matière de gestion du temps, elle avait accepté un autre rendez-vous. « Désolée les filles, je vais devoir vous laisser entre vous, annonça-t-elle tout naturellement. Ne pourrions-nous pas reporter le coréen le weekend prochain par exemple ? »

Un peu déçues, Adélaïde et Alexia acceptèrent la proposition et regardèrent Olivia quitter rapidement l’aéroport à bord d’un taxi.

Fermement décidées à ne pas repartir chacune de leur côté aussi abruptement, les filles prirent à leur tour un taxi afin de rejoindre un petit resto en ville, encore indéterminé. Elles firent un rapide crochet chez Alexia afin d’y déposer leurs nombreux bagages à main.

Il était déjà vingt heures lorsqu’elles arrivèrent enfin sur la Grand-Place. Quelle ne fut pas leur surprise de découvrir, attablés à l’un des nombreux cafés bondés bordant la place, Olivia, main dans la main avec Norbert. Les deux comparses, visiblement en couple, n’avaient même pas remarqué la présence des deux amies.

Alexia et Adélaïde se tournèrent l’une vers l’autre, complètement incrédules. Mais bientôt l’incompréhension d’Adélaïde fit place à la colère, une colère profonde comme toute femme trahie peut ressentir en pareilles circonstances.

Alexia, quant à elle, n’en croyait pas ses yeux. Olivia et Norbert ensemble. L’impossible et l’impensable s’étaient produits.

Les filles s’éloignèrent rapidement, histoire de passer inaperçues. L’appétit coupé, elles décidèrent de rentrer directement chez Alexia. Adélaïde était partagée entre son affection pour Olivia, son amie de toujours, et la colère qui grondait en elle. Bien sûr, elle avait rompu de sa propre initiative avec Norbert et ce que ce dernier faisait de sa vie ne la concernait plus. Mais elle se sentait victime d’une machination qui venait de loin.

Alexia sentit la détresse d’Adélaïde et lui proposa de passer la nuit chez elle. Combien de fois n’avait-elle pas, dans sa jeunesse, partagé sa chambre avec sa petite sœur ? Davantaged’ailleurs pour se rassurer elle-même. Olivia avait toujours reproché à Alexia de se comporter en véritable ouragan pendant son sommeil, et finalement c’est avant tout pour lui faire plaisir qu’elle acceptait de partager un lit avec elle.

Adélaïde accepta sans se faire prier. Ce soir, la tendresse sororale d’Alexia apaiserait sa tristesse. Elle ferma les yeux et pensa à son futur.

Adélaïde se réveilla le lendemain matin avec l’esprit plus clair. Elle prit la décision d’appeler Olivia un peu plus tard dans la journée. Avant, il lui fallait regagner son domicile, ce dont elle n’avait pas vraiment envie. La solitude la taraudait mais elle retournait travailler le lendemain. Un peu de ménage dans sa tête s’imposait.

Alexia, quant à elle, mènerait sa petite enquête, en toute discrétion. Il lui fallait comprendre cette situation improbable. Par chance, un dîner était prévu avec ses parents et Olivia le soir même, ce qui lui faciliterait grandement la tâche.

Les deux sœurs se retrouvèrent dans une ambiance conviviale. Leurs parents habitaient une sympathique petite maison dans un quartier calme de Bruxelles, là où il est encore possible de se promener sans être inquiétée. Les filles avaient passé une partie de leur enfance là-bas, avant de quitter le pays pour plusieurs années en Corée du Sud. La maison avait été mise en location pendant l’absence de la famille et réinvestie à son retour.

Alexia se sentait bien dans cette maison qui transpirait la joie et la bonne humeur. Elle se laissa envahir avec nostalgie par les souvenirs des bons moments passés là. Elle émergea lorsqu’Olivia se jeta dans le fauteuil  à ses côtés pour l’étreindre.

« Alors Sister, remise de ton trip à Vienne ? », demanda-t-elle, en lui servant ensuite un verre de vin blanc. « C’était chouette, hein ? » Alexia prit son verre et trinqua. « A notre santé, lui dit-elle, et surtout merci encore pour la super surprise. C’est juste dommage que Norbert m’ait pourri la vie là-bas. » Elle guettait la réaction de sa sœur, laquelle ne laissa rien paraître. Aussi elle poursuivit. « Au fait, tu n’as rien à m’annoncer ? Et comment s’est passé ton dîner hier soir ? J’ai pu remarquer que tu étais en plaisante, ou plutôt déplaisante compagnie… »

Olivia lui sourit tout en déposant son vin sur la petite table basse du salon. « Je devais de toute manière te mettre au courant, lui confia-t-elle. Ça fait maintenant plusieurs mois que je sors avec Norbert. Nous nous entendons assez bien, sans doute parce que nous avons pas mal de points communs. »  Alexia ne put s’empêcher d’éclater de rire devant une telle énormité mais Olivia ne s’en vexa pas du tout.

« Je sais ce que tu penses de lui, enchaîna-t-elle, mais tu te trompes. C’est un mec bien, c’est juste Adélaïde qui devient pénible au fil des années ».

Alexia était tout simplement hallucinée par les propos d’Olivia, au point de ne plus reconnaître sa petite sœur qui n’avait jamais pu être manipulée par qui que ce soit. Aucune réplique ne lui vint et ce fut donc avec soulagement qu’elle entendit sa mère les inviter à passer à table.

Pour leur plus grand plaisir, la succulente soupe aux champignons qui faisait leur bonheur enfants leur fut servie, suivie d’un pain de viande accompagné de haricots cuits à la vapeur.

La soirée se déroula dans le calme, les sœurs racontant simplement leur voyage à Vienne et ponctuant leur récit par quelques anecdotes dont elles avaient le secret. Le dîner se termina sur une touche gourmande avec une bonne crème brûlée faite maison.

Avant de la quitter, Alexia crut bon mettre Olivia en garde. « Fais attention, Olivia, ce gars est un coureur de jupons invétéré qui n’hésitera pas à te faire de la peine. Et puis, pense à Adélaïde. Elle ne te le pardonnera sans doute jamais ». « Elle n’est pas obligée de le savoir », conclut froidement Olivia.

Alexia rentra chez elle assez rapidement. Elle était perplexe. C’est alors qu’une idée lui traversa l’esprit, une idée folle et répugnante à laquelle elle n’aurait jamais osé penser auparavant. Finalement, cet imbroglio la servait.

Avant de se mettre au lit, elle passa un rapide coup de fil à Adélaïde, simplement pour lui annoncer qu’elle n’était pas parvenue à en savoir davantage sur la relation entre sa sœur et Norbert. De son côté, Adélaïde avoua ne pas encore avoir appelé Olivia. « Il faut que je peaufine mon discours », justifia-t-elle.

Elle se rappela toutefois qu’un petit resto entre copines avait été planifié pour la semaine suivante et se dit que finalement, une conversation face-à-face se révèlerait beaucoup plus fructueuse.

Les filles se retrouvèrent donc le samedi suivant au Korean Barbecue près du quartier Louise. L’établissement était sans prétention mais la cuisine excellente et conviviale selon les critères des deux sœurs, ce qui leur permit d’entrer directement dans le vif du sujet. Olivia avoua donc avoir démarré une relation un peu inattendue avec Norbert mais se garda bien d’en préciser la date de début. Le dialogue fut direct et ouvert, ce qui eut pour conséquence de calmer les esprits échauffés.

Une nouvelle journée de travail commençait pour Alexia. Architecte d’intérieur, elle avait de nombreux chantiers en cours. Ses clients avaient toujours été très contents de ses prestations et sa réputation n’était certes plus à faire. Aujourd’hui, elle avait décidé d’écourter sa journée. Elle se sentait pleine d’énergie pour mettre ses projets à exécution.

Olivia était analyste financière au sein d’une multinationale. Son agenda était en général bien chargé et elle devait quitter le pays le matin même pour une réunion avec l’équipe européenne à Budapest. Elle ne serait rentrée que deux jours plus tard. « Parfait », songea Alexia.

Professeur de biologie, Adélaïde entrait en période d’examens avec ses élèves de l’enseignement secondaire. Elle n’aurait donc plus une minute à elle dans les jours à suivre. « Excellent », se ravit Alexia.

Alexia prit son téléphone et composa un numéro griffonné à la hâte sur un post-it. Une voix familière se fit entendre. « Salut, c’est Alexia. Je me demandais si tu avais un peu de temps à me consacrer ce soir, » demanda-t-elle de but en blanc. La réponse, de toute évidence positive, ne se fit pas attendre et Alexia avait encore le sourire aux lèvres quand elle raccrocha.

Après un détour chez le coiffeur, elle entra chez elle pour se préparer. Le rendez-vous était fixé à dix-neuf heures trente et elle avait encore amplement le temps de s’arrêter à la vinothèque du coin pour y acheter une bonne bouteille. Vêtue d’une robe noire et de souliers à talons hauts assortis, elle était tout simplement somptueuse lorsqu’elle sortit de son véhicule, juste devant l’immeuble où elle devait se rendre. Eurasienne, Alexia avait la chance de bénéficier d’une beauté naturelle que peu de femmes peuvent se vanter de posséder. Elle traversa rapidement la rue et hésita un moment avant de sonner à la porte. L’image d’un joli bébé aux cheveux hirsutes et noirs s’imposa à elle, une belle petite fille aux joues bien remplies qu’elle se souvenait d’avoir tenue si souvent sur les genoux. Puis, décidée, elle pressa le bouton de la sonnette.

Le propriétaire de lieux vint rapidement lui ouvrir. Alexia le salua avec un sourire ravageur. « Salut Norbert, je suis ravie que tu aies pu te libérer pour un petit tête-à-tête ». Sûr de ses performances, Norbert accueillit son invitée à la manière d’un professionnel, ce qu’il était loin d’être. Ils débouchèrent la bouteille de vin et, comme elle s’y attendait, Alexia ne dut pas se donner beaucoup de mal pour le faire tomber dans ses bras.

Derrière son volant, alors qu’elle reprenait le chemin de son appartement, Alexia évalua le sacrifice auquel elle avait du consentir pour protéger sa petite sœur et tenter de lui démontrer que ce nigaud au physique quelconque n’était pas un homme pour elle. Mais elle était prête à tout pour Olivia. Et réflexion faite, elle se dit qu’elle avait connu pire amant dans sa vie.

Ce petit jeu de séduction dura encore quelques semaines après le retour d’Olivia, Norbert n’ayant pas le courage de choisir une sœur ou l’autre. D’ailleurs, comme aurait-il pu ? Entretemps Adélaïde était déjà bien loin de ses pensées.

Cette dernière avait désormais fait son deuil de Norbert, sans se douter un seul instant de ce qui se tramait. Blessée par Olivia, elle avait entrepris de se rapprocher davantage d’Alexia, laquelle se délectait de la situation cependant il lui fallait maintenant avancer ses pions et mettre un terme à ce petit jeu puéril.

Le souci principal d’Alexia demeurait avant tout de préserver sa petite sœur et elle admettait à contre cœur avoir pris un risque énorme. Aussi devait-elle manœuvrer avec intelligence car Olivia ne pardonnait pas facilement.

Comme prévu et espéré, les relations entre Norbert et sa petite sœur commençaient à se détériorer. Leurs disputes se révélaient être de plus en plus fréquentes. Ce scénario réussit à rapprocher les amies d’enfance, en proie à une expérience similaire et douloureuse.

Mais Adélaïde continuait à rester dans le giron d’Alexia, à la recherche d’une confidente. Elle multipliait les occasions de rencontrer Alexia et de se décharger émotionnellement.

Quelques semaines plus tard, Alexia se rendit à son cours hebdomadaire de danse « Modern’Jazz ». La discipline se révélait être assez physique et cette année, la chorégraphie étudiée provoquaient de terribles hématomes chez les élèves. Alexia avait donc décidé de forcer le destin en abandonnant les protège-coudes et genouillères requis.

Un peu plus tard, elle devait passer la soirée avec Norbert. Après le départ de ce dernier, elle appela rapidement sa petite sœur, en la priant de venir la rejoindre au plus vite. Olivia arriva aussi vite que possible pour constater les faits. Alexia avait été victime d’une agression dont elle accusait Norbert. « Il m’attendait devant chez moi, expliqua-t-elle, il me reproche de tout faire pour te séparer de lui. Bien entendu je n’ai pas nié, alors il m’a frappée ».

A la suite de ce récit, Olivia prit sa grande sœur dans les bras pour la réconforter. Elle était écœurée par le personnage et reconnut s’être trompée sur son compte. Elle n’eut aucun mal à croire ce qu’Alexia lui servait, vu sa répulsion pour l’individu. Elle avait aussi pas mal d’amis qui seraient ravis de s’occuper du goujat.

Tout se déroulait pour le mieux. Norbert allait se faire évincer et la relation entre les deux sœurs s’en trouverait renforcée. Mais l’entreprise destructrice d’Alexia n’allait pas s’arrêter en si bon chemin. Le rouleau-compresseur était en marche. Etrangement, sa conscience la taraudait à peine.

Norbert était quant à lui satisfait de lui-même, comme à son habitude. Sa technique infaillible allait une nouvelle fois lui permettre d’éliminer les pions indésirables pour uniquement conserver ce qui lui convenait. Il opérait de cette façon depuis bien des années maintenant, et ce avec une fierté non dissimulée à l’égard de ses amis envers lesquels il avait toujours quelque chose à prouver. La plus belle voiture, la plus belle fille, le plus bel appartement, le plus beau look.

Aussi décida-t-il d’inviter Olivia dans un de ses cafés favoris de la banlieue bruxelloise pour lui signifier la fin de leur relation. Elle le rejoignit avec trente minutes de retard, le sourire aux lèvres. Elle l’avait fait poireauter et savait pertinemment qu’il ne supportait pas cela. Il était assis seul devant son verre de JB Coca, tel un petit garçon qui a obtenu de ses parents la permission de minuit, quand il la vit entrer, ténébreuse et magnifique. Un sentiment de regret l’envahit d’un coup mais Norbert était avant tout un dur et il était hors de question qu’il se laisse manipuler par une fille.

« Je n’aime pas attendre », lui lança-t-il d’emblée.

« Ce n’est pas grave, lui annonça Olivia en restant debout face à lui pour le dominer de sa grandeur, je n’ai de toute façon pas l’intention de perdre davantage mon temps ce soir ». Norbert semblait désarçonné. Olivia se pencha au-dessus de la table pour se rapprocher de son visage. La lueur maléfique qui animait ses yeux noirs ne présageait rien de bon. « Tu as osé toucher ma sœur, lança-t-elle de but en blanc, tu n’aurais jamais dû ».  Norbert resta bêtement la bouche ouverte, ne sachant quoi répondre. Bien sûr qu’il avait touché Alexia mais ce n’était pas vraiment la réaction à laquelle il s’attendait dans ce cas précis. D’ailleurs, il ne s’attendait à aucune réaction vu qu’Olivia n’était pas censée être au courant de leur relation.

Olivia se redressa et lança à voix haute : « Tu n’es qu’un looser, c’est fini entre nous ». Elle tourna les talons et s’éloigna, un sourire jusqu’aux oreilles. Il n’était pas près d’oublier la honte qu’elle venait de lui coller, et d’ailleurs, il ne mettrait probablement jamais plus un pied dans ce café où sa réputation était désormais ternie.

Norbert finit son verre d’un trait, régla son addition et se dirigea rapidement vers son Audi Q7 de couleur rouge, garée dans une rue adjacente mal éclairée. Il revint sur ses pas, perplexe. Il ne parvenait pas à retrouver sa voiture, alors qu’il était certain de l’avoir parquée juste après le passage clouté. En longeant le trottoir, il remarqua simplement des bris de verre sur le sol. Son précieux véhicule aurait-il été volé ? Le quartier était pourtant calme et le système d’alarme installé était supposé prévenir ce genre d’événements.

Il décida d’appeler Alexia pour qu’elle vienne le chercher mais personne ne décrocha. Crispé par son infortune, il composa le numéro d’un de ses amis. Après cinq tentatives, il parvint à trouver une bonne âme pour le raccompagner. Sur le chemin du retour, il pria son ami de s’arrêter au premier bureau de police qu’ils croiseraient, afin qu’il puisse se renseigner au sujet de sa précieuse Audi disparue.

Après une brève recherche, il s’avéra que la voiture avait été vandalisée par une bande de casseurs non identifiés et envoyée à la fourrière. Les forces de l’ordre avaient été appelées pour cause de tapage et étaient arrivées sur place après les faits. Les malfrats avaient quitté les lieux et aucun voisin ne pouvait témoigner de quoi que ce soit.

La fille perdue, Norbert pouvait encore le supporter. Mais la voiture, il s’agissait de l’outrage ultime à son statut et sa virilité. Enfin, il en était persuadé.

Olivia avait entretemps rejoint Alexia, laquelle était en grande discussion avec Adélaïde. Elle se sentit un peu vexée et exclue mais le visage grave de sa sœur et les larmes d’Adélaïde eurent tôt fait de modifier sa façon de penser.

« Que se passe-t-il ici ? », s’enquit-elle, « Moi qui venait vous annoncer de bonnes nouvelles ». Alexia et Adélaïde se consultèrent du regard. Finalement, Adélaïde prit la parole. « Olivia, je viens de réaliser que j’aime ta sœur profondément, mais pas comme je le devrais, je veux dire pas comme une amie ni même une sœur ». L’aveu était lourd à porter depuis quelques temps et par-delà une gêne extrême,  Adélaïde se sentit soulagée. Olivia sourit. « Et bien, elle en a de la chance. Par contre, je ne suis pas certaine qu’elle te trouve à son goût. Ma sœur préfère définitivement les garçons ».

Alexia était ennuyée car ce n’était pas un sujet qu’elle parvenait à aborder aussi librement qu’Olivia, malgré le fait qu’elles se connaissaient toutes les trois depuis si longtemps. Par ailleurs, elle ne se sentait pas prête à annoncer à Adélaïde qu’elle n’avait pas toujours figuré sur la liste de ses meilleures amies.

Parallèlement, la triste histoire d’Adélaïde avait bien servi sa cause et elle devait avouer qu’elle en avait tiré un plaisir assez malsain. « Adélaïde, je t’aime comme une petite sœur, ni plus ni moins. Je suis désolée », lui expliqua-t-elle. « Je souhaite que ces dernières révélations ne mettent pas notre amitié en péril, même si je suis certaine que ce ne sera pas le cas ».

Les trois filles s’enlacèrent et après quelques minutes, Olivia annonça la grande nouvelle du jour. Elle avait largué Norbert en grandes pompes et ce dernier devait sans doute être encore occupé à comprendre ce qui était arrivé à sa voiture de prétentieux.

La soirée se conclut sur une note bien joyeuse. Alexia se garda toutefois de dévoiler son histoire et ses plans.

Alexia avait vu l’appel manqué sur son portable. Elle rappela Norbert le lendemain matin très tôt, avant de partir travailler. Elle savait pertinemment qu’elle le sortirait du lit et elle s’en réjouissait.

Ce dernier décrocha, apparemment encore à moitié endormi. Alexia lui fixa rendez-vous pour un lunch le midi même car elle devait lui parler d’urgence. Une aubaine pour le pauvre laissé pour compte qui devait lui aussi vider son sac, voire plus si affinité. Cette perspective l’enthousiasma.

Alexia venait de s’installer à table lorsqu’il arriva. Il entreprit alors de lui raconter ses péripéties de la veille, sans même lui donner la possibilité de s’exprimer. Son histoire était pathétique. Et le fait que son garagiste, un ami, lui ait fourni entretemps un véhicule équivalent lui importait peu. Alexia était prête à asséner le coup fatal mais elle attendit patiemment la fin du repas.

« Norbert » le coupa-t-elle brutalement, « je dois t’annoncer que je te quitte pour Adélaïde. Nous nous sommes pas mal rapprochées ces derniers temps, pour réaliser que nous nous aimions plus que nous le pensions, ou du moins différemment ».

« Je regrette de te l’annoncer aussi abruptement, mentit-elle sans aucun remord, mais je pense que ce sera mieux ainsi. Excuse-moi, mais j’ai un rendez-vous chez un client. Merci encore pour le lunch ».

Le coup de grâce venait d’être porté. Le royaume de Norbert s’effondrait. Humilié, il regarda la belle Alexia quitter le restaurant. Elle ne lui jeta même pas un dernier regard avant de passer la porte.

En fin d’après-midi, un terrible accident fut annoncé dans les médias, lequel provoqua des files monstrueuses sur le ring de Bruxelles. Selon les journalistes, « un jeune homme se serait tué au volant d’une voiture de luxe de couleur rouge. » Les causes de l’accident demeurèrent inconnues.

Catherine Martens

Formée au Centre européen de Traduction littéraire à Bruxelles, après une première carrière dans les télécommunications, Catherine Martens est traductrice pour un organisme public spécialisé en gestion de l’environnement depuis plus d’une dizaine d’années. A ses heures non pas perdues mais valorisées, elle traduit aussi romans, théâtre ou poésie, livres d’art ou historiques du néerlandais vers le français (deux traductions publiées à ce jour). Lectrice perpétuelle et curieuse, elle s’essaie parfois à l’écriture, dans ce même besoin de « traduire »… des impressions.


Enfin


Lucie se réveille avec un mal au crâne ce matin-là. La veille, elle a fêté ses quarante-cinq ans jusqu’aux petites heures. A présent, elle a besoin d’un café. Fort et sucré.  Sa date d’anniversaire était passée depuis deux mois et elle ne s’était toujours pas résolue à le célébrer. Ses enfants lui ont organisé une soirée-surprise, en désespoir de cause. Garance, son aînée, l’avait sondée l’air de rien pendant des semaines sur le sujet. Elles sont très proches, l’ont toujours été. Il faut dire qu’elle l’a eue très jeune, à dix-neuf ans à peine, et qu’elle l’a élevée seule durant ses premières années. Quand Stéphane s’était stupidement tué à moto cet été là, elle ignorait encore qu’elle était enceinte. Sa mort l’avait figé en une espèce de héros dramatique, éternel et romantique à la James Dean ; porter son enfant semblait un tel serment d’amour aux yeux de Lucie que l’éventualité d’un avortement lui était apparue presqu’insoutenable. Elle avait longuement hésité, pourtant. Jusqu’à la toute dernière seconde du dernier jour de délai. Ensuite, elle n’avait jamais regretté ce choix, même après avoir rangé ses aspirations de future ballerine au fond d’un tiroir.

Garance avait huit ans lorsque Lucie avait rencontré Jan, le père de ses jumeaux. La petite l’avait immédiatement adopté et choisi comme substitut paternel. Jan avait endossé ce rôle avec bonheur. Comment aurait-il pu résister à ce petit bout de femme en devenir, demi-orpheline et future grande sœur attentionnée, aux yeux bien écarquillés sur la vie, avec ses câlins, ses chagrins, ses questions incessantes et ses grands éclats de rire? Nicolas et Mathias, aujourd’hui solides gaillards de seize ans et demi, étaient tout aussi bleus de leur sœur. Ils étaient devenus de chouettes gars, vifs, spirituels et en même temps artistes, tellement discutailleurs et bordéliques. Mes bouffeurs d’énergie, se dit Lucie avec tendresse et fierté. Elle est soulagée de les voir retrouver enfin un peu d’apaisement et de sérénité, après ces dernières années particulièrement éprouvantes, suite au départ de leur père.

La fête de la veille avait été mémorable. Les enfants avaient organisé une soirée « eighties », avec buffet mexicain, Desperados et guacamole à volonté ; le seul rapport entre les deux étant bien sûr les goûts culinaires et musicaux de leur mère. Ils avaient convié des tas d’amis et collègues de Lucie, dont Eric. Dix ans au moins qu’ils s’étaient perdus de vue. Que faisait-il là ? Qui pouvait bien l’avoir invité ? Les enfants ? Comment avaient-ils obtenu ses coordonnées ? Les sentiments de Lucie s’étaient révélés mitigés. Elle avait été heureuse de le revoir, en même temps, elle s’était sentie prise au piège, anxieuse à l’idée de lui parler. Elle se souvenait à quel point il s’était toujours montré un peu indifférent, détaché et sarcastique avec elle, comme hier soir encore.  Ils n’avaient en effet échangé que quelques mots tout au long de la soirée, des banalités, pour éviter l’essentiel. Juste avant de partir toutefois, il lui avait soudain glissé à l’oreille, d’un ton fébrile, presqu’impérieux: « Il faut absolument que je te parle, cela fait beaucoup trop longtemps que je retarde ce moment ».  Elle ne lui avait encore jamais vu cette expression.

Eric. Elle ne peut s’empêcher de repenser à leur rencontre, leurs moments.  A la seconde où elle l’avait aperçu pour la première fois, elle avait été pétrifiée. Littéralement paralysée. Il lui parlait mais elle n’entendait ni ne comprenait rien. Elle l’imaginait l’embrasser, la déshabiller, la prendre là, tout de suite, dans le hall d’entrée de leur employeur commun. En même temps, elle avait directement flairé le danger. Il était beau, trop beau, avec le sourire conquérant et le regard enflammé de celui qui aime plaire. Dans une séduction perpétuelle,  avec  hommes, femmes, enfants – femmes surtout – gardiens de la sécurité. Il avait aussi une façon fébrile de bouger, cette allure particulière qui lui rappelait irrémédiablement Peter Pan pourchassant son ombre. Ils avaient passé le reste de la journée et du repas d’affaires à se sourire bêtement, à chercher n’importe quelle opportunité pour s’effleurer une main, une épaule, un doigt. Tressaillir. Par la suite, ils avaient échangé des mails, de plus en plus chauds, équivoques. Puis il y avait eu le premier repas en tête-à-tête, le premier baiser comme des ados dans la voiture, à quelques rues du domicile conjugal où dormaient paisiblement mari et bambins.  Eric travaillait à l’époque pour leur succursale française, à Bordeaux. Il remontait vers Bruxelles une à deux fois par mois et logeait dans l’appartement qu’il avait hérité de sa grand-mère, rue Tenbosch.

Elle repense à leur premier rendez-vous là-bas. Ce soir-là, elle avait eu la bonne idée de mettre des chaussures à talons, ainsi que sa longue jupe fendue, de couleur beige clair. Ils devaient se retrouver à vingt heures, au pied de l’immeuble. La nuit tombait déjà, il pleuvait et elle avait peur d’être en retard. Elle s’était mise à courir en descendant du tram. Elle avait glissé, s’était tordu la cheville et était tombée, paf, à quatre pattes sur le trottoir de l’Avenue Louise. Personne ne l’avait aidée à se relever et c’était en larmes et en nage qu’elle était arrivée devant sa porte. Il l’avait appelée à l’instant même pour l’avertir de son retard.  Elle avait alors commencé à faire les cent pas, jusqu’au moment où elle s’était aperçue que des voitures passaient et repassaient lentement devant elle, les conducteurs – des hommes seuls – la jaugeant à chaque fois, des pieds à la tête, d’un air interrogateur. Mais oui, bon sang, c’était l’heure, le quartier ! Une poule de luxe, c’est ce qu’ils voyaient en elle… L’idée l’effrayait, tout en l’excitant vaguement. Elle s’était sentie soudain étrangement solidaire, empathique pour ces femmes dont le métier avait un goût de déchéance absolue. Elle avait jugé plus prudent de limiter les risques et de s’abriter discrètement dans le renfoncement de la porte d’entrée. Finalement, il était arrivé et ils étaient montés à l’appartement. Quand elle lui avait raconté ses déboires, il avait souri, s’était agenouillé devant elle, avait relevé sa jupe maculée, avant de commencer à embrasser avec douceur ses genoux écorchés. Et tout avait basculé.

C’est ce midi qu’ils ont rendez-vous. Onze ans plus tard. A leur lieu de prédilection de l’époque,  « l’Amour fou », place Fernand Cocq. Elle l’attend au bar, en sirotant un jus de pomme-cerise. Il arrive enfin. Comme toujours, il est en retard. Ils s’attablent et commandent le plat du jour. Il a préparé son texte : «Ecoute, il y a onze ans, tu étais prête à tout larguer pour moi et j’ai fait semblant de ne pas comprendre, parce que j’étais mort de peur. C’était trop, trop vite, tu comprends ? Je suis un électron libre à la puissance dix, tu le sais. Tu m’as terriblement manqué au cours de toutes ces années. L’an dernier, j’ai eu un cancer de la prostate. Je m’en sors bien, avec une petite opération et sans chimio, mais j’ai réalisé que chaque seconde à me taire était une seconde en moins à nous aimer. Je voudrais qu’on reprenne là où on s’était arrêtés et qu’on parte faire ce voyage en Bolivie dont tu rêvais. Qu’en penses-tu ?»  Quelle belle déclaration, pense-t-elle, mais tellement proche de ses mots à elle, lorsqu’elle lui expliquait, le suppliait, parlementait au cours de leur dernière conversation téléphonique onze ans plus tôt. Comme une gifle en pleine face, Il lui avait alors asséné qu’elle n’était et ne serait jamais qu’un plan-cul, une aventure entre deux business trips. Quand il avait raccroché, elle avait supprimé son numéro des contacts de sa mémoire numérique, à défaut de pouvoir le rayer de sa mémoire à elle. À Jan, elle avait prétexté un début de grippe, en lui demandant s’il voulait bien emmener les enfants à Maastricht, chez ses parents, pour le week-end. Elle s’était cloîtrée, pendant les deux jours. Elle n’avait rien mangé et était restée des heures assise par terre, le dos contre le mur du salon, à pleurer toutes les larmes de son corps. Pourquoi, pourquoi, pourquoi, s’était-elle d’abord dit.  Plus jamais ça, plus jamais ça, s’était-elle dit ensuite.

Mais aujourd’hui, que veut-elle? Lucie est consciente de tout ce dont elle ne veut plus : la souffrance, les larmes, le drame, bien sûr. Vouloir être heureuse, oui. Mais vers où aller, que choisir?

Définir ses propres envies et désirs lui a toujours semblé facultatif, presque interdit, que dire alors d’oser les exprimer enfin, face aux besoins des êtres aimés. La Bolivie, oui, elle en parle depuis si longtemps : les montagnes de l’Altiplano, la beauté et la lumière de l’endroit, les couleurs chatoyantes des bonnets en laine, surmontant des visages burinés par le soleil. Elle rêve depuis toujours de respirer l’air pur que lui renvoient ces images. Elle n’a toutefois jamais transformé cette envie en voyage. Par peur d’être déçue peut-être, de partir si loin avec les enfants ou, pire, de partir si loin sans les enfants. Par peur d’un accident, d’une maladie, d’un rapt, d’une disparition, d’un meurtre ; qu’un conflit international  éclate ou qu’une nouvelle pandémie de peste bubonique se déclare. Peur de pourrir vingt ans au fond d’une prison bolivienne pour trafic de drogue parce qu’un passeur allemand aurait subrepticement caché de la cocaïne dans le sac tricoté main qu’elle aurait acheté à l’aéroport. Bref, n’importe quel prétexte idiot était bon pour ne pas affronter la réalité de sa fuite en avant. Il faut qu’elle parle à Garance.  Sa fille, grande et sage, qui analyse les évènements avec tant de calme et de recul, alors que Lucie, elle, se laisse si souvent porter par ses émotions en perpétuelle ébullition. Garance doit tenir ça de son père, c’est sûr. Ce n’est pas pour rien si elle a choisi des études de philosophie. Elle pourra peut-être l’aider dans ses réflexions, à comprendre où se situe éventuellement l’erreur à ne pas commettre: dans l’acceptation ou le refus d’une telle invitation. Elles ne se sont pas revues, ni parlées depuis la soirée d’anniversaire. Garance et Luiz, son « bel hidalgo » comme Lucie l’appelle par taquinerie, étaient repartis directement chez eux après la fête, dans le petit appartement qu’ils partagent près du cimetière d’Ixelles. Lucie n’avait jamais parlé à quiconque d’Eric. Leurs collègues de l’époque avaient certainement eu des soupçons mais n’avaient jamais émis la moindre allusion à ce sujet. Deux mois après leur rupture, elle avait quitté la boîte, sous prétexte qu’elle ne supportait plus l’ambiance de rentabilité régnant au sein de cette multinationale broyeuse d’individus. Mais par-dessus tout, elle craignait de le croiser. Même si son projet télécom à Bruxelles était bel et bien terminé, c’était un risque qu’elle ne voulait pas courir. Il faut dire que la fin de son amourette lui avait fait perdre dix kilos en quelques semaines à peine. Belle recette a priori pour un régime, sauf qu’il s’accompagnait d’yeux bouffis, d’airs mornes et autres plis amers.

Lucie repense à sa soirée d’anniversaire. Elle ignore toujours comment diable Eric s’est retrouvé là !

Il n’a même pas abordé la question durant le lunch, tout occupé qu’il était à lui vendre son ticket pour de nouveaux monts et merveilles. Est-ce Garance qui l’a invité ? Lucie l’appelle et lui demande si elle peut passer chez elle en fin d’après-midi.

Quand Lucie arrive chez sa fille, celle-ci est en train de préparer ses cours pour le lendemain. Depuis le début de l’année, Garance donne quelques heures de cours par semaine à la Faculté des Lettres. C’est une belle opportunité pour elle, un pied à l’étrier, et elle consacre la majorité de son temps libre à ses préparations. Luiz, lui, est parti à l’Institut Cervantès cet après-midi-là, pour parfaire ses recherches dans le cadre de sa thèse sur la littérature classique espagnole.

Lucie se sent un peu inculte à côté d’eux, pas à la hauteur, elle qui n’a pas fait l’université. Quand elle était enceinte et avait dû abandonner la danse, elle avait accepté avec joie le job de vendeuse que lui proposait le père d’un copain dans son magasin de disques. Elle avait adoré ces années-là, avec Garance bébé, pendue à son sein et blottie dans l’écharpe. Lorsque la petite était un peu plus grande, elle dormait ou jouait sagement dans l’arrière-boutique. Il lui arrivait aussi de venir se trémousser sur les derniers singles, sous les sourires et regards attendris des clients. Plus tard, quand Garance était entrée en maternelle, Lucie avait entamé des cours de secrétariat par correspondance, elle avait obtenu son diplôme et trouvé rapidement un poste d’assistante dans l’agence d’intérim qui venait de s’ouvrir dans le quartier.

Lucie va préparer un thé dans la cuisine, tandis que Garance termine de rédiger ses notes, puis range ses affaires. Lucie revient avec deux tasses fumantes, les dépose sur la table et s’assied auprès de sa fille. « Pour Eric, explique-moi, » demande-t-elle, « comment a-t-il atterri à ma fête d’anniversaire ? »  « Il rôdait devant chez toi, il y a un peu plus d’un mois. Ne me demande pas comment il a eu ton adresse, je n’en sais rien. J’étais juste passée faire des lessives. Quand je suis sortie, il m’a interpellée et m’a demandé si c’était bien ici que tu habitais. Il me dévisageait avec intensité, de manière bizarre. Il m’a dit que vous vous étiez perdus de vue, qu’il devait absolument te parler, que je devais sûrement être ta fille, que je te ressemblais beaucoup, que vous vous étiez bien connus il y a une dizaine d’années. J’ai compris tout de suite que c’était lui. » « Lui, qui ? » Lucie est interloquée.  « Le type pour qui on a failli te perdre. Tu crois vraiment qu’on n’avait rien remarqué ? Même quand tu étais présente physiquement, tu étais absente, le regard dans le vide, un sourire aux lèvres et l’air perpétuellement ailleurs. Tu ne nous écoutais plus, tu trouvais toujours une excuse pour te tailler ou pour passer du temps seule dans ta chambre. Papa était malheureux comme les pierres, les jumeaux étaient insupportables mais toi, tu ne voyais rien. Je devais tout le temps m’occuper d’eux, prendre le relais. Quand j’essayais de te parler ou de te confier mes soucis, je voyais bien que tu faisais des efforts mais c’est à peine si tu comprenais ce que je te racontais. C’était comme si tu t’en fichais royalement, comme si plus personne n’existait autour de toi. Si tu savais le nombre de fois où Nicolas et Matthias m’ont appelée en pleurs,  la nuit, pour me demander quand tu allais rentrer, le nombre de fois où l’un des deux est venu se glisser dans mon lit pour se rassurer. Un jour, on est revenus de chez Opa en Oma et j’ai compris à ta tête qu’il t’avait larguée. Si tu savais comme j’étais heureuse, soulagée, j’en aurais sauté de joie. J’ai vu la même jubilation dans les yeux de papa. Je suis sûre qu’il avait passé un week-end abominable, comme moi, à se demander si tu serais encore là à notre retour ou si tu n’en aurais pas profité pour larguer les amarres en douce. Je me détestais de ressentir ça et en même temps, je te détestais encore plus. De nous avoir imposé ça, mais aussi, de te voir dans cet état. Il m’a fallu du temps pour comprendre et te pardonner, maman. Je crois que c’est seulement en rencontrant Luiz que j’ai compris ce que tu avais pu ressentir. Surtout il y a deux ans, quand on envisageait de louer l’appart et qu’il a soudain voulu faire une pause, prendre ses distances avant de se décider. Sur le moment, j’ai cru que j’allais en mourir. À présent, ça va, on a pu se dire les choses et les dépasser, je crois, mais la blessure est toujours là. Lorsque j’ai vu Eric tout penaud devant ta porte, j’ai pensé que ce serait un chouette cadeau d’anniversaire que de lui proposer le rôle de l’invité-surprise. » Garance se tait, les larmes aux yeux.  Lucie, abasourdie et bouleversée, s’approche d’elle et la prend dans ses bras, en lui murmurant «Ma douce chérie, ma petite puce. Si j’avais su, si tu savais… Je suis terriblement désolée.»

Cela fait plus d’une heure que Lucie marche dans les rues grises et sales, sous un vilain crachin dont la fraîcheur s’immisce désagréablement jusqu’aux os. En sortant de chez Garance, après ces heures d’intenses émotions et de mises en mot, elle est passée chez elle chercher Lupa, sa chienne,  pour sa promenade quotidienne. Il y a cinq ans, elle avait trouvé l’imposant animal à la toison blanche et lumineuse sur un parking, attaché à un poteau comme une vulgaire bicyclette. Elle avait libéré la chienne, qui l’avait suivie et s’était installée avec délices sur le canapé-lit, juste à côté de la couverture que Lucie lui avait préparée sur le plancher. Jusqu’à ce jour, Lucie avait toujours été plutôt « chats ». Leur indépendance convenait en effet parfaitement à son penchant naturel pour le moindre effort. Mais Lupa avait su se montrer convaincante et depuis, la chienne veillait sur Lucie comme la louve sur Romulus et Remus.

Elle soupire. Là, pour le coup, elle tourne en rond, tant dans sa promenade que dans ses réflexions. Elle s’est même perdue un instant et a cherché son chemin, ne reconnaissant plus les lieux alors qu’elle est à deux pâtés de maisons de chez elle. Comment avait-elle pu être aussi égoïste ? Aveugle à la douleur et aux questionnements de ses propres enfants ? Comment avaient-ils pu, eux, s’imaginer une seule seconde qu’elle allait les abandonner ? Peut-être parce que, secrètement, elle rêvait de fuite, que parfois, tout était trop lourd. Elle aussi, elle aurait bien eu besoin d’une maman de temps en temps, pour la conseiller, la protéger. Elle avait toujours dû faire face seule, serrer les dents.

Les seuls souvenirs qu’elle avait de sa mère étaient diffus, dilués, tellement imprécis et rabâchés qu’elle ne savait même plus s’il s’agissait de ses souvenirs à elle ou si on les lui avait racontés. Sa mère était décédée des suites d’une éclampsie, quelques jours après la naissance de son petit frère, mort-né. Lucie avait quatre ans. Son père déboussolé, aimant mais colérique, la laissait très souvent aux bons soins de ses parents, pour faire la tournée des comptoirs. Il disparaissait parfois plusieurs jours de suite. Elle se revoit encore se mettre en boule, tandis qu’il la frappe avec sa ceinture, hors de lui. Tremblante de peur, elle ne peut se retenir et sent l’urine chaude couler le long de ses cuisses. Puis il tombe  à genoux. En pleurant et la serrant fort contre lui. En lui expliquant qu’il est désolé, qu’il ne recommencera plus. C’est l’une des dernières images qu’elle conserve de lui, avant qu’il ne disparaisse pour de bon, en se jetant un soir par la fenêtre du sixième étage.

Elle pense soudain à Jan. Elle ne l’a pas épargné lui non plus, à coup d’exigences, de tromperie, de chantages affectifs et de crises de nerfs. Malgré les sentiments profonds qu’elle éprouvait pour lui, dès le début de leur histoire, elle l’avait trouvé trop doux, s’ennuyait parfois en sa compagnie. Leur amour avait tout de suite été serein, apaisé, sans commune mesure avec la passion qu’elle avait éprouvée par la suite pour Eric. Jan était son complice, son port d’attache, l’épaule protectrice dont elle avait toujours manqué. À l’époque où Nicolas et Matthias étaient encore petits, Lucie était constamment fatiguée par les nuits difficiles, bouffée par le quotidien, à bout, souvent dépassée par les événements. Elle avait commencé à en vouloir à Jan. Elle lui reprochait son manque d’implication dans les tâches ménagères, dans les décisions, son manque d’autorité face aux enfants. En même temps, elle avait tellement l’habitude de tout gérer seule, qu’elle ne lui avait probablement laissé aucune chance de trouver sa place. Lui, de son côté, s’enfonçait de plus en plus dans son mutisme. Et dire qu’il était au courant ! Pas étonnant qu’il l’ait finalement quittée pour Mia, douce et jolie baba-cool, plus jeune, plus mince, « moins compliquée » et pas féministe pour un sou. Six ans plus tard, toutefois, Lucie n’en est toujours pas revenue.

Lorsqu’elles rentrent enfin de leurs déambulations, la chienne et elle, Lucie se sent aussi glacée qu’un iceberg à la dérive. Après avoir frictionné Lupa et s’être mouchée à plusieurs reprises, elle se précipite à l’étage, pour une longue douche brûlante qui la rassérène, autant qu’elle la réchauffe. A cet instant, une impulsion connue la saisit. Le besoin impérieux de dessiner du doigt des spirales et dédales sur la paroi embuée de la cabine de douche, comme avant chaque accouchement, chaque décès d’un être aimé.  Elle frissonne, malgré la chaleur qui règne dans la salle de bain : à qui le tour de naître ou mourir ? Elle se souvient de sa frénésie de dessins, les heures précédant la naissance des jumeaux. À l’hôpital aussi, où elle s’était sentie comme dans un boléro, où chaque contraction l’emmenait un peu plus haut, un peu plus loin. Une fraction de seconde, elle avait même eu l’étrange sensation de voir le plafond de la chapelle Sixtine au-dessus d’elle, juste à l’endroit où les deux doigts se tendent.  Nicolas et Matthias étaient bien vivants, ouf. Elle aussi. Les morts, tant de morts, trop de morts. Marre! Les défunts sont tellement plus durs à combattre que les vivants quand il s’agit de s’affirmer. Elle sort de la douche et l’effet David Hamilton se dissipe lentement. Le miroir – son beau miroir - lui renvoie l’image plus vraiment svelte d’une Vénus sortant des eaux, version midlife, sans retouche Photoshop. C’est sûr, le flou des contours n’est pas qu’artistique, ni lié à la seule absence des lentilles de contact! Elle zappe la balance du pied mais scrute de trop près ses boutons, cheveux blancs et ridules.

Séchée et enveloppée dans un vieux peignoir informe, Lucie descend se servir un verre de vin, un Chardonnay du Chili au léger goût de pamplemousse. Elle hésite à allumer la télé, qui l’horripile, ou à s’installer devant le PC. Ce sera l’ordinateur. Elle lit ses mails, répond à l’un, à l’autre, puis décide de se connecter à Facebook. Elle y va parfois lorsqu’elle est seule et qu’elle peut jouer à la pipelette sans témoin gênant. Son rapport à cette foire aux visages reste ambivalent, ambigu. Elle est vite saturée par le côté loupe grossissante sur nos manques d’humanité, qui oscille entre mur des lapidations on line et nouveaux jeux du cirque. D’un autre côté, elle aime avoir des nouvelles de sa famille dispersée et puis, regarder les photos, tout en évitant soigneusement certaines publications de ses deux post-adolescents. Elle lit qu’une jeune fille suédoise a révélé son viol sur son mur, que des enfants sont à nouveau à la rue, qu’ils ont faim, froid, qu’ils n’ont rien. Que ses « amis » sont heureux, malheureux, en attente d’un boulot ou plus si affinités. Qu’ils sont parfois réacs, ou pas, souvent indignés pour de multiples raisons. Que si elle clique sur ce lien, elle sauve le monde, que la voisine d’en face a accouché – ah, tiens, c’était ça, le départ précipité en pleine nuit – qu’untel a épousé l’ex de machin chose, que c’est compliqué, qu’il ne faut pas se voiler la face, que c’est un scandale, oui, Madame!  Trop-plein. Déconnexion.

Lucie éteint l’ordinateur et se prépare à manger. Elle met de l’eau à chauffer pour les pâtes et cuit des brocolis. Elle se souvient, elle avait quatorze ans. Ou était-ce treize? A l’époque, elle avait déjà pas mal d’années de danse derrière elle. Elle était douée, paraît-il. Quelle idée aussi de laisser des gamines à peine pubères se déhancher lascivement sur « Sexual healing »! Faut dire qu’elle semblait plus âgée, bien roulée, quoiqu’un peu plate,  à la Jane Birkin. En tout cas, elle avait son petit succès auprès des moniteurs sportifs. Elle égoutte les pâtes et les brocolis, assaisonne, ajoute le saumon et la crème, assaisonne encore. Elle s’installe devant son assiette, un second verre de Chardonnay à la main, puis entame son repas. Oh non, elle a encore mis trop de paprika!

Il avait dix-neuf ans et il s’appelait Dany, comme John Travolta dans « Grease ». Une vraie caricature de piège à filles : beau, grand, bronzé et bien moulé dans son pantalon blanc. Ce jour-là, c’était le spectacle de fin de stage. Il n’avait cessé de la fixer d’un air étrange, presqu’absent, pendant ses quatre minutes cinq secondes d’évolutions et circonvolutions suggestives sur Marvin Gaye, dans son joli justaucorps rose qui ne cachait pas grand-chose. Plus tard, il l’avait rejointe au cours de la soirée dansante qui suivait. Il lui avait offert un verre et raconté des banalités déconcertantes sur l’art de dribbler, son grand avenir de basketteur, le temps qu’il allait faire le week-end. Elle s’était sentie flattée quand il lui avait murmuré à l’oreille à quel point elle était belle. Il l’impressionnait. Son cœur s’était emballé lorsqu’il lui avait proposé un tour de l’étang.

Lucie a terminé son repas et se ressert un troisième verre de vin. Elle avait tout raconté à Garance, quand celle-ci avait à peine douze ans, pour la préparer aux choses de la vie. « Mais maman, il faut être la dernière des pommes pour suivre un mec, comme ça, le soir près d’un étang ! », s’était  exclamée celle-ci, choquée par tant de naïveté de la part d’une mère soi-disant libérée. Oui, une super Reine des Cloches, c’était bien ce qu’elle était, mais les choses étaient différentes à l’époque. Qui aurait pu la mettre en garde ? Lui expliquer ? Certainement pas sa grand-mère, bigote et taiseuse de nature, claquemurée dans sa douleur depuis le suicide de son fils.

Le scénario s’était répété. Avec celui qui lui avait proposé de venir écouter Cure dans sa chambre ou celui dont la moto était tombée très étrangement en panne, au beau milieu d’une forêt ardennaise. Sympas au départ, ils finissaient irrémédiablement par la prendre au dépourvu et hop, c’était parti pour une demi-minute de voûte céleste ou de vieux plafond pour seul horizon. Ce n’était pas possible d’être aussi facile à sauter, se disait-elle souvent. Parfois, elle en arrivait presqu’à penser que des choses bizarres avaient dû se produire dans son enfance, à suspecter des attouchements pas très catholiques, du genre Saint-Nicolas la tripotant sur ses genoux en échange d’un spéculoos. Mais elle avait eu beau trifouillé sa mémoire, rien de tel n’avait jamais fait surface. Et si, au fond, le problème venait de ceux qui l’avaient possédée? This is a man’s world… Quelquefois, l’envie la prenait de leur faire payer au prix fort toutes leurs mâles certitudes. Ou de virer sa cuti. Mais rien à faire, c’était eux, leur peau, leurs poils qu’elle aimait, du tendu, du viril, du chevalier dont elle rêvait. C’est la quadrature du sexe, s’esclaffe-t-elle, tout en vidant le fond de la bouteille.

Elle se trouve un peu pompette – c’est un euphémisme – et monte se coucher, en se cramponnant péniblement à la rampe. Dès qu’elle est allongée, la tête lui tourne. Lucie n’a plus du tout envie de rire à présent. Elle se sent désespérément seule et vide, au bord d’un précipice, avec une furieuse envie d’y plonger. Elle se met alors à sangloter, sangloter, comme si elle avait ouvert d’un coup les vannes d’un chagrin impossible à résorber, tant il remonte aux calendes grecques du non-dit.

Le lendemain matin, le réveil sonne à six heures quarante-cinq. Lucie éprouve des difficultés à émerger. Son reflet lui confirme qu’elle a définitivement passé l’âge de pouvoir s’endormir en pleurant sa maman : ça laisse des traces! Elle termine sa valise, se prépare en quatrième vitesse. Elle doit se rendre à Namur aujourd’hui, pour un colloque de deux jours sur l’alphabétisation. Son train part à huit heures vingt-quatre. Cela fait plusieurs années maintenant qu’elle travaille pour une association d’aide à la lecture. Elle se charge de l’administration d’une petite équipe d’une dizaine de personnes. Le salaire n’est pas gras, loin de là, mais elle aime son travail, s’y sent valorisée. Elle ne porte plus le titre ronflant d’assistante de direction mais pour la première fois de sa vie, elle est là pour autre chose que pour servir du café en réunion. Son portable sonne. C’est Jan qui l’appelle. Elle lui explique qu’elle est pressée. Oui, mais il faut juste qu’il lui dise. Mia est enceinte. Les enfants ne le savent pas encore. Est-ce que Lucie pourrait l’aider à leur annoncer la nouvelle en douceur ? Et merde.

Quand elle revient deux jours plus tard, Lucie s’installe bien tranquillement dans un wagon presque désert. Le colloque s’est bien passé, un peu soporifique comme toujours, mais intéressant. Lucie ouvre son bouquin du moment, celui destiné aux transports en commun. Elle lit toujours plusieurs livres en même temps, s’emmêle parfois les pinceaux. Le dernier roman en date était captivant, bouleversant. Elle l’avait dévoré jusqu’à la page 165 avec une vague sensation de familiarité, avant de se rendre compte qu’elle l’avait déjà lu. Ce qui ne l’avait pas empêchée de redoubler de larmes à la mort accidentelle et particulièrement tragique de l’un des personnages. Cela fait deux semaines qu’elle doit recharger sa liseuse. Son nouveau joujou, qu’elle trouve pourtant bien utile pour sa presbytie naissante, prend sagement les poussières sur son bureau, à côté du PC. Dans ses bagages, Lucie a donc opté cette fois pour un recueil de nouvelles, aux histoires courtes et légères, drôlement plus adapté aux voyages en train que les drames larmoyants.

Lucie n’arrive toutefois pas à se concentrer sur sa lecture. Mia, enceinte ! Elle a à peine trois ans de plus que Garance. Comment celle-ci va-t-elle réagir ? Luiz et elle envisageaient justement de fonder une famille l’an prochain ou l’année suivante, quand Luiz aurait terminé sa thèse et que les cours donnés par Garance seraient plus réguliers. Et les garçons ? Eux qui, il y a dix ans, réclamaient si souvent un petit frère ou une petite sœur. Oui, mais aujourd’hui ? Ils adorent la Mia qui plaide leur cause auprès de leur père pour les laisser sortir le soir, celle qui fume parfois des joints en cachette avec sa bande de copains mais Mia, en mère et belle-mère ? Lucie réalise aussi qu’inconsciemment, elle a toujours espéré que Jan revienne un jour vers elle, qu’ils se retrouvent, assagis, mûris, prêts à accueillir ensemble leurs premiers petits-enfants. La grossesse de Mia vient de réduire à néant ses beaux rêves de réunion familiale.

Un jeune homme monte à Gembloux. Elle lève le regard vers lui et s’aperçoit qu’il la fixe, comme s’il cherchait à la foudroyer sur place. C’est réussi. Il est à tomber. Elle détourne la tête, troublée. Il s’approche, lorgne dans son décolleté et vient s’installer juste en face d’elle. Au secours. Il sort une tablette  - elle n’aurait pas cru – et se plonge dans sa lecture, l’air concentré. De temps en temps, il relève la tête, légèrement hagard, pour lui jeter un coup d’œil furtif ou pour consulter son Smartphone, qu’il sort à chaque fois de sa poche. Lucie, le nez officiellement plongé dans ses nouvelles, l’observe à la dérobée, de biais ou dans le reflet de la vitre. Il a les cheveux blonds foncés, drus, tellement drus qu’ils se dressent en épis, à la naissance du cou, sur le front, autour du casque de son Music Player. Ses yeux sont bleus, limpides, à s’y noyer. Ils lui rappellent ceux de Stéphane, couleur émeraude, dont Garance a hérité.  Il est musclé, du genre juste comme il faut, le corps modelé et souligné par ses vêtements, sans avoir l’air serré dedans. Le nez est parfait, la bouche aussi, les lèvres pleines, avec un joli bouc au menton qui donne encore plus envie d’y goûter. Il a un bouton rouge et enflammé, prêt à éclater, au coin du sourcil droit. C’est le défaut qui souligne la beauté de l’ensemble, la cerise sur le gâteau, le point blanc sur le « i » du mot perfection.  Quel âge peut-il bien avoir ? Il semble jeune, oui, mais il n’a pas l’allure d’un adolescent. Vingt-cinq, vingt-huit, trente ans?  Trente ans. L’âge minimum syndical. L’âge de Rémy, son voisin, qu’elle gardait si souvent avec Garance quand ils étaient petits, à qui elle racontait des histoires de Schtroumpfs pour l’endormir le soir, en imitant toutes les voix. Glups, elle a des envies de fuite. Vite, le signal d’alarme, une issue de secours.  Elle ne peut s’empêcher toutefois de poursuivre sa ballade visuelle. Il a un pull avec un col en V, qui dévoile les clavicules. Et une nuque qui appelle aux plus douces morsures. Elle adore les pulls avec un col en V. De même que les clavicules et les nuques qui appellent aux plus douces morsures. Son regard continue à descendre, caresse le torse, les cuisses, remonte légèrement. Elle croit apercevoir un renflement familier. Elle rougit. Cette manie qu’ont les hommes, où qu’ils soient, de s’asseoir les jambes écartées ! Se pourrait-il qu’il soit dans le trip « milf » ? Qu’il fantasme sur sa maturité bien en chair ? Lucie, elle, se sent franchement plus couarde que couguar. Se retrouver nue devant un tel Apollon, sans aucune poche ni artifice pour cacher ses kilos et années en trop ? Rien que l’idée, déjà, lui donne des palpitations. Le contraire, aussi, l’énerve prodigieusement. Qu’ont-ils tous à s’amouracher de jeunettes filiformes, dotées d’une paire de seins digne de Silicone Valley ? Après Jan, même Johnny Depp s’y est mis, c’est dire !  « La jeunesse n’est pas sexuellement transmissible », qu’est-ce qu’elle avait ri en entendant cette réplique dans un film. D’ailleurs, c’est bien simple, elle ne supporte plus les comédies romantiques. Ces vertes héroïnes qui tombent systématiquement amoureuses du héros en âge d’être leur père ; ça coupe toute velléité de s’identifier. C’est clair aussi qu’elle ne fait plus partie du public-cible depuis belle lurette!

Lucie descend à Schuman. Le jeune homme également. Elle sent son souffle dans la nuque, elle a la sensation qu’il lui a effleuré la hanche, tandis qu’elle attend, la main sur l’ouverture de la porte. Elle sort du train et marche vers la sortie. Il est à ses côtés, puis juste derrière elle, dans les escaliers. Cette fois, elle n’a pas rêvé, il lui a caressé le poignet, en posant la main sur la rampe. Elle a frissonné. En haut des escaliers, il est de nouveau à ses côtés. Il se penche vers elle, fait mine de lui adresser la parole. Le petit air connu de Wim Mertens résonne soudain du fin fond de son sac. Elle farfouille, cherche, s’énerve – ah – décroche. « Maman ? C’est Matthias. C’est pour te dire qu’on rentre vendredi, vers 19h. Tu veux bien venir nous chercher à la gare ? » « Oui, bien sûr, mon chéri. Et sinon, comment ça se passe là-bas ? Tout va bien ? » Le jeune tombeur a tourné les talons.

Lucie se dépêche de rentrer chez elle. Elle voit Eric ce soir. Elle est crevée, oui,  mais bon. C’est la première fois qu’il vient chez elle. Elle a promis de lui donner une réponse, même si elle n’est pas tout à fait sûre de ce qu’elle veut lui dire. En arrivant, Lucie file d’abord sous la douche, veille à s’épiler et à mettre des dessous pas trop ringards, sous sa jolie robe blanche et noire. On ne sait jamais. Elle prépare en vitesse une quiche aux légumes et une grande salade. La quiche est à peine dans le four qu’Eric est déjà là. Ils prennent un apéritif, discutent de choses et d’autres, un peu gênés. Le rose aux joues, elle propose de lui faire visiter la maison. Ce qu’Eric accepte avec enthousiasme. Arrivés dans sa chambre, prise d’une impulsion joliment facilitée par le Kir à la violette, Lucie pousse Eric sur le lit. Elle se met à califourchon sur lui et dit : «Alors, beau gosse, tu voulais qu’on reprenne là où on s’était arrêtés? » Un sourire en coin se dessine sur le visage d’Eric. L’œil marron retrouve en une seconde son pli malicieux à la Peter Pan. Lucie se penche vers lui, hume son odeur, animale, l’effleure des lèvres juste au creux de l’oreille, mordille le lobe. Le signal est donné. Eric en prend bonne note et passe à l’attaque. Onze ans de plus et une prostate en moins n’ont rien changé à l’intensité du désir, si ce n’est le lubrifier. We’re coming back home, baby.  Une heure quarante plus tard, Lucie et Eric constatent de concert que la quiche aux légumes, accompagnée d’une petite Côte de Blaye, c’est très bon froid aussi.

Vendredi soir, après le travail, Lucie va attendre Nicolas et Matthias à la gare du Midi, comme promis. Elle se trouve face à l’horloge mais elle regarde l’heure sur son GSM. C’est devenu un automatisme, depuis les années qu’elle ne porte plus de montre. Dix-huit heures trente. Elle est en avance, le train en provenance de Maastricht n’arrive qu’à dix-neuf heures trois. Lucie s’installe à la buvette proche des arrivées TGV, dans le couloir central de la gare. Elle commence à observer le va-et-vient autour d’elle. Elle se sent presqu’en territoire inconnu, bien qu’elle soit déjà passée par ici des centaines de fois. C’est la première fois, cependant, qu’elle s’assied et prend le temps de se poser, sans aucune autre activité que de regarder les gens passer. Elle commande une eau pétillante.

Tout ce monde bigarré qui défile devant elle, des grands, des petits, des gros marchant à pas rapides pour attraper un train, courant vers le métro avant de s’y engouffrer, vite, vite rentrer chez soi après une dernière journée de dur labeur… Les annonces au micro, le brouhaha des voix, les pleurs d’un enfant qui traîne la patte, houspillé par son papa qui porte leurs sacs en râlant. Derrière son verre d’eau pétillante, Lucie a la sensation délicieuse et légère de transgresser les règles, de faire l’école buissonnière. Doucement euphorique, elle écoute un couple en train de se chamailler, de discutailler sur le menu du soir.

Perdue dans ses observations, Lucie – chose rare – n’a pas vu le temps passer. Dix-neuf heures vingt-six, mince !  Elle se lève d’un bond, avale une dernière gorgée, rassemble ses affaires et se précipite vers le point de rencontre des arrivées. Pas de Nicolas, ni de Matthias à l’horizon. Elle regarde l’écran : le train est arrivé pile à l’heure. Mais où sont-ils ? Pourquoi n’ont-ils pas appelé? Une infime sensation de panique l’étreint, qui lui rappelle le jour où Nicolas s’était perdu en vacances, sur un marché à Oviedo, et qu’elle l’avait cherché partout pendant plus d’une heure. Elle se raisonne, ce ne sont plus des enfants de cinq ans, voyons. Plutôt de jeunes hommes, tout à fait capables de prendre le métro, si ce n’est qu’ils préfèrent se faire voiturer par leur maman-poule. Elle se retourne vers le couloir et les voit soudain arriver de loin. C’est fou comme ils sont identiques et, en même temps, si différents. Ils portent tous les deux le même genre de vieux T-shirt chiffonné, avec des inscriptions, sur un horrible pantalon baggy qui laisse évidemment voir leur caleçon. Nicolas a les cheveux coupés très courts. Matthias a un look d’enfer, avec sa guitare dans le dos et les dreadlocks qu’il s’est fait récemment. Lucie soupçonne ce choix d’avoir été influencé par la bourde de la dernière conquête de Nicolas ; celle-ci, prenant Matthias pour son frère, était venue s’asseoir sur ses genoux et l’avait embrassé goulûment lors d’une soirée. Ses fils. Ils sont magnifiques, pense-t-elle, légèrement consciente de la partialité de son point de vue. Grands, ténébreux et basanés comme leur père. Cela fait toujours rigoler Jan de voir la mine stupéfaite des gens qui lui demandent sa nationalité, lorsqu’il répond « Hollandaise ». « Ma mère vient d’Aruba, des Antilles néerlandaises », explique-t-il à chaque fois dans son plus beau français chuintant.  « Où étiez-vous, bon dieu ? Je m’inquiétais ! » « Désolé, m’man, » répond Nicolas, «Matthias n’a plus de crédit et ma batterie est à plat. Comme tu n’étais pas là, on est juste allés apporter quelques trucs à manger à la famille Rom à l’autre bout du couloir. On s’est dit que tu nous appellerais quand tu serais là.» Lucie les serre contre elle et les embrasse, attendrie. « Mes chéris ! Comme je suis heureuse de vous voir ! »

Ils marchent jusqu’à la voiture garée rue d’Angleterre. Là, elle embarque fistons et baluchons pleins de chemises et chaussettes sales, avant de démarrer énergiquement. Elle décide de remonter vers la place Stéphanie et de passer par l’avenue Franklin Roosevelt. Pourquoi ce chemin, plutôt que la petite ceinture pour rentrer ? Une impulsion comme une autre, sans doute. Matthias et Nicolas lui parlent de leur semaine de vacances à Maastricht, donnent des nouvelles de leurs grands-parents. Elle les aime beaucoup, surtout Oda, son ex-belle-mère. Elle adorait passer des week-ends chez eux, s’y sentait toujours accueillie, maternée. Elles se téléphonent encore au moins une fois par mois, Oda et elle. Celle-ci lui répète souvent que Lucie restera toujours la fille qu’elle n’a jamais eue, que toutes les Mia du monde ne changeront rien à l’affaire. Lucie chasse l’image de Mia de son esprit, elle ne veut pas penser à elle ce soir, ni au bébé qui se profile. Elle s’arrête au feu-rouge près de l’hippodrome de Boitsfort. Matthias s’écrie : « Hé, m’man, ce n’est pas le gars qui est venu à ta soirée d’anniversaire, là-bas ? » En effet, c’est Eric. Dans un costard élégant de beau parleur capable de vendre un radiateur à un équatorien. Il chuchote quelque chose à l’oreille d’une blonde plastique, à la coiffure toc-toc, très américaine, et aux jambes interminables sous une jupe droite. La fille rit aux éclats, la tête renversée, tandis qu’Eric l’invite à monter dans sa voiture, une main délicatement posée dans le bas de son dos, à la naissance des fesses. Le feu passe au vert. Lucie démarre, anéantie.  Elle risque plusieurs fois de brûler un feu, d’emboutir le véhicule qui la précède. Quelle conne, mais quelle conne, mais quelle conne ! « Maman, ça va ? » s’enquiert Nicolas, « T’es toute pâle, t’as l’air bizarre. » « C’est rien, chéri, un simple coup de fatigue.» Arrivés à destination, l’espace devant la maison est minuscule, comme toujours. Lucie doit manœuvrer, elle touche la voiture de devant, puis celle de derrière, manœuvre à nouveau, re- cogne légèrement. Quelqu’un tapote du doigt  à la portière, Lucie abaisse la vitre. C’est un homme brun, très typé, qu’elle aperçoit souvent dans le quartier ces derniers temps. « Bonsoir, mon nom est Edwin, je suis votre nouveau voisin du numéro six. Il y a un problème ? Ma voiture vous gêne? Je peux la déplacer ? » Le petit accent, aux intonations lentes et appuyées, n’a pas échappé aux oreilles de Lucie. «Enchantée! Moi, c’est Lucie. Merci mais non, tout va bien, je suis garée. Ce n’est pas toujours évident, n’est-ce-pas ? Dites, Edwin, c’est un prénom d’origine allemande, non? » « Je suis bolivien » «Oh, vraiment !?! »

Quelques jours plus tard, Lucie sort de la salle de sport, après une belle séance de torture toute féminine, à savoir cinquante minutes d’abdos-fessiers et pilates en tout genre, pour se donner bonne conscience. Elle est encore en survêt et son sweat-shirt collant porte bien son nom. En avançant boulevard du Souverain vers la chaussée de Wavre, elle entend soudain quelqu’un qui l’appelle, avec insistance. Elle se retourne et voit Youri à la porte d’un café. « Hé, Lucie, salut, tu te souviens de moi ? Tu viens boire un pot ? » La voix est pâteuse, il est complètement ivre. Elle se souvient, oui.  Elle l’a rencontré il y a quelques mois, à une soirée chez des amis communs. Elle l’avait trouvé pas mal, avec de beaux restes malgré un aspect ravagé, et s’était laissée aller à flirter avec lui. Elle était repartie tôt, avec l’amie qu’elle accompagnait, sans qu’il ait eu le temps de lui demander son numéro. En le revoyant, hébété et puant l’alcool, elle se dit que c’est une chance. Qu’est-ce qu’elle a bien pu lui trouver ? « Merci Youri mais là, je ne peux pas, je sors de la gym.»  « Je t’accompagne, si tu veux ? ».  « Merci mais ce n’est pas la peine, je dois rentrer, les enfants m’attendent », répond instinctivement Lucie, même si elle sait pertinemment qu’ils sont repartis chez leur père. Jan est venu les chercher en fin d’après-midi, en lançant à Lucie plusieurs regards désespérés, avant de lui demander subrepticement, tandis qu’elle l’aidait à mettre les affaires dans le coffre, si elle avait réfléchi à une manière de leur annoncer. Elle, seule, saurait trouver les mots justes, disait-il.

« Je vais faire un petit bout de chemin avec toi, alors,» s’écrie Youri. « Si tu y tiens vraiment. »  Ils font quelques pas en silence, Lucie essaie de l’amener sur l’un ou l’autre sujet mais la conversation ne décolle pas. Elle ne sait comment couper court. S’en débarrasser. Soudain, Youri la pousse brusquement dans l’encoignure d’une porte et essaie de l’embrasser. Elle le repousse. « M’enfin, t’avais l’air de vouloir ça l’autre jour ! » Il réessaie, la tient fermement contre lui. Lucie tente de se dégager «Youri, laisse-moi, je t’en prie. » Il lui cogne subitement la tête contre le mur, la main serrée autour de son cou, en éructant «Pour qui tu te prends, pétasse, si je veux, je te baise ! » Elle se raidit et ferme les yeux, résignée à devoir subir une salve de râles avinés, mais… Rien ne se passe. Après une fraction de secondes, elle rouvre les yeux et réalise qu’il s’est écroulé comme un vieux tas de linge à ses pieds, trop saoul pour pouvoir encore activer la moindre parcelle de son anatomie.

Lucie détale aussi sec jusqu’à l’arrêt du 34, en courant à perdre haleine. Elle espère que le bus arrive vite, que Youri ne se réveille jamais. L’attente, d’au moins une minute quarante-huit secondes, semble interminable. Enfin, elle aperçoit le véhicule au loin. Il freine. Elle monte et s’assied, en tremblant comme une feuille ; elle vient d’avoir la trouille de sa vie. Arrivée à destination, à hauteur de l’avenue des Paradisiers, elle descend et court à nouveau toutes jambes dehors jusque chez elle. Il n’a pas son adresse – c’est déjà ça – elle se sent malgré tout en danger. Elle rentre, ferme la porte à quadruple tour – si, du moins, c’est possible – avant de s’écrouler sur le sol, prise de sanglots nerveux.

Elle se revoit soudain à treize ans, marchant côte à côte avec Dany, dans le soir d’été encore légèrement rosé. Il lui pose des questions, la complimente. Elle rit, se confie, meurt d’envie qu’il l’embrasse. Et c’est ce qu’il fait. C’est bon, doux, un peu gluant et imbibé peut-être. Viens, dit-il, en la tirant par la main jusqu’à l’ère de pique-nique. Sa voix est rauque. Il recommence à l’embrasser, violemment cette fois, en lui pelotant les seins sans ménagement. Elle ne comprend pas. Pas plus qu’elle ne comprend comment elle se retrouve tout à coup plaquée sur cette table en bois, jupe retroussée et culotte abaissée. Elle pense « Non, attends », oui, mais le dit-elle vraiment?

Son beau pantalon blanc au niveau des genoux, il est à présent sur elle. Le poids de son corps l’oppresse, l’étouffe presque. D’une main, il lui immobilise un bras au dessus de la tête. Son autre main la tient fermement à la gorge, la paume sous le menton, les doigts s’agrippant à sa joue, ses lèvres, ses cheveux. Une brûlure vive entre les cuisses, l’image esthétique de ses fessiers besogneux – han, oh, ah – même pas le temps de chercher la Grande Ourse et voilà que l’histoire est pliée.

L’air méprisant, satisfait de son méfait, Dany remonte ses cottes, en voleur incendiaire d’innocents désirs et la plante là, sur la table de pique-nique, telle une canette vide écrasée. Quelques secondes auront suffi à Lucie pour passer de la jeune fille aux émois frémissants à un simple réceptacle à foutre ; quelques secondes pour haïr en vrac et à tout jamais sportifs et missionnaires – c’est une question de position – quelques secondes, enfin, en prémices à une longue succession de connards en tous genres. Oh, les connards en tous genres qui abusent de ses tempes. Les connards et leurs gestes qui mutilent, les cris qui la coupent, les mots qui musèlent. Les connards et cette façon d’imposer leurs vues à l’envers des décors qu’elle rêve d’apercevoir. Lucie sent une marée de rage l’envahir, une colère inouïe monter en elle,  comme un tsunami qu’elle aurait couvé trop longtemps. L’envie de les éliminer de la surface du globe la saisit, de les trucider lentement avec des cocottes en papier. Ils sont trop nombreux, ça prendrait du temps! Mais pourquoi a-t-elle toujours été incapable de prononcer cette bête syllabe, ce simple « non » ?

NOOONNNN !!!   Le cri est sorti d’un coup, guttural, dévastateur. Elle en a mal à la gorge.

Lucie se lève d’un bond, se dirige vers la cuisine, s’empare d’un grand sac-poubelle et monte jusque dans sa chambre. Elle se met à trier les objets, à ranger, à faire place nette et jeter des souvenirs. Puis, elle descend à la cave, inspecte, choisit, remonte avec trois pots de peinture, un rouleau, deux pinceaux, prend un vieux t-shirt au passage. De son panier, dans le couloir, Lupa observe ses allées et venues d’un air dubitatif. Lucie pousse les meubles au centre de la pièce, se tâte une seconde, puis se lance. Elle passe des heures à tout repeindre, la nuit à tout redécorer. A l’aube enfin, elle redescend et s’écroule sur le divan. Juste avant de sombrer, dans un semi-coma, Lucie se dit que « penser» ses blessures n’est peut-être pas le meilleur moyen de cicatriser. Cette fois, ça y est, elles sont pansées et suturées.

Le lendemain midi, Lucie sort du commissariat. Les policiers ont été plus chics qu’elle ne le pensait, ils ont pris sa déposition et enregistré sa plainte avec beaucoup de délicatesse.  Ils n’auront pas à chercher Youri bien loin. Ils l’ont apparemment embarqué une heure plus tard pour troubles à l’ordre public, hier soir, et il a fini la nuit au cachot. « Ne vous en faites pas, on va lui remonter les bretelles, il vous laissera tranquille. On le connaît, c’est un gentil gars, c’est juste que, parfois, il a le vin mauvais depuis que sa femme l’a quitté. » En rentrant, elle croise à nouveau Edwin dans la rue. Il l’arrête un instant pour bavarder. Il lui explique qu’il est séparé lui aussi, qu’il a une fille de vingt-deux ans et un fils de vingt ans, qui étudient tous deux à Louvain-la-Neuve. Il est ingénieur du son, il travaille sur des festivals de musique, pour des théâtres aussi.  Il aimerait beaucoup l’inviter un jour. Si elle le permet. Il lui donne son numéro. Au cas où, si elle a besoin de quoi que ce soit. Mais il ne veut pas l’importuner, il voit bien qu’il tombe mal, que quelque chose ne va pas. Serait-elle souffrante ? Lucie, complètement groggy, le remercie et propose, en effet, de remettre ça à plus tard. Edwin la regarde s’éloigner, en tentant de cacher sa déception.

Après une bonne sieste réparatrice, Lucie entame la série de coups de fils qu’elle s’est promis de donner ce dimanche après-midi. Elle commence par Garance, histoire d’avoir une raison d’écourter. Leurs conversations téléphoniques ont en effet toujours une fâcheuse tendance à s’éterniser.  Vingt-trois minutes, pas une de plus, c’est un record ! Ensuite, elle appelle Jan sur son numéro fixe. C’est Matthias qui décroche. Après trois « oui » et deux « non » laconiques à ses questions, Lucie lui dit « Chéri, quand vous arrivez vendredi, rappelle-moi de vous réexpliquer le fonctionnement de la machine à laver, à ton frère et à toi. Je t’embrasse, mon cœur. Passe-moi ton père maintenant. »  Matthias s’exécute. « Jan, écoute, j’ai bien réfléchi. Je n’ai rien à voir dans votre histoire à Mia et à toi. C’est à vous et à vous seuls de l’annoncer aux enfants. Je les soutiendrai et je les écouterai, s’ils ont besoin de m’en parler, mais ça s’arrête là. Et surtout, donne-moi le temps de digérer la nouvelle, merde ! »  A Eric, maintenant. Il lui a laissé pas moins de cinq messages cette semaine, en lui demandant pourquoi elle ne rappelait pas. Un SMS suffira : « Si Bolivie, il y a un jour, ce sera sans toi. Ton plan Q forever ». Elle appelle ensuite Martha, son amie de toujours, retournée vivre depuis peu auprès de sa famille en Galice. Elles passent une bonne heure à se confier leurs tracas respectifs, à se consoler et à se plaindre – ces mecs, je te jure ! – entre deux gros rires libérateurs.

Plus tard ce soir-là, en buvant une tisane, Lucie se connecte de nouveau à Facebook. Elle hésite, puis se décide à taper un nom dans les recherches, le cœur battant : Dany Moremans. Il est là, le salaud. Avec son profil d’ex-basketteur à la noix, accessible au monde entier. Il y a des infos, des photos même. Il est gérant d’un magasin de sport. Il est chauve, en plein divorce houleux, il a pris du bide. Il a une fille ado, rebelle et jolie comme un cœur, qui semble lui donner un sérieux fil à retordre, au vu des commentaires. Parfois, la vie nous offre un semblant de justice…

Lucie a un dernier appel à donner. « Bonsoir, Edwin ! C’est Lucie, votre voisine. Il est tard, je ne vous dérange pas ? En fait, je me laisserais bien tenter par votre invitation pour le festival Esperanza !…» Lucie, heureuse, monte se coucher. Bien installée sous la couette, elle se plonge dans « Chant » de Guillevic, que lui a prêté Martha. Lucie le lit, le relit, s’en imprègne doucement.

« Il y a cette volonté

D’y parvenir,

De trouver sa pleine voix

De pouvoir dans son être

Éclater enfin »

Oui.

C.B.

Deux mille douze, Ouvrir les yeux en me disant, aujourd’hui, je te verrai, je pourrai te dire tout ce que j’ai sur le cœur…Peut-être.

Il faut que j’y arrive mais où et comment ?

Et puis, c’est arrivé en regardant une photo retrouvée au fond d’une vieille boîte à chaussures, le moment était juste et je l’ai pris au vol.

Jean, tu m’es apparu dans toute ta force avec tes yeux vert et ton sourire enjôleur. Tu n’as pas pris une ride, toujours le même après toutes ces années, un peu frondeur, un peu voyou, si beau.

Tu ne t’en tireras pas comme ça, je ne te laisserai plus partir sans que tu saches mon ressenti, ma peine, ma vie. A partir de ce jour, tu ne seras plus celui qui me fait souffrir du manque.

Le vingt-sept juin de cette année-là, j’ai ouvert les yeux sur toi et ce fut comme une révélation, la huitième merveille du monde existait, pourtant, j’étais jeune mais l’amour n’a pas d’âge non ?

Je t’ai vécu comme un bouleversement et dieu sait si tu bouleversais…Tu étais l’homme de ma vie et tu l’as été  pendant neuf années que maintenant je crois avoir rêvées.

Serait-ce possible que dans ce dédale de souffrance et d’amour on se perde tant qu’à un moment on pense avoir tout imaginé ?

Cette femme mûre qui te regarde et te parle sans peur et sans chagrin, cette femme qui ne te juge plus, ne te Jauge plus qui est là devant toi, te dis je t’aime encore et encore.

Jean, je te revois te rasant la barbe devant un petit miroir suspendu au mur de la cuisine, tu es grand pour l’époque, un mètre quatre-vingt-deux, mince, musclé, éternellement bronzé, une recherche ADN découvrirait peut-être des racines méditerranéennes. Tes cheveux sont noirs geai, fins et à trente-deux ans tu as déjà une calvitie naissante. Ton visage est long et osseux, le regard est chaleureux et d’un vert profond, tes lèvres ne sont ni trop minces ni trop charnues et une petite moustache à la Zorro garni ta lèvre supérieure…Zorro, mon héros, pas celui d’Antonio Banderas, non, celui de Disney, Guy Williams, celui des années soixante. Il me faisait rêver tous les mercredi après-midi sur l’ORTF, assise à côté de ma grand-mère…En t’admirant sur la photo, je ne peux que sourire et voir les images défiler dans ma mémoire…Le chapeau, le masque, l’épée, Tornado le magnifique étalon noir, Bernardo le fidèle serviteur muet. J’aurais aimé te voir un jour déguisé comme lui rien que pour voir lequel des deux était le plus beau, le vrai Zorro ou toi ?!

Tu as les épaules larges, normal pour un sportif que la natation a façonné comme une statue  de Rodin, tes mains sont celles d’un artiste et tu sculptes des dentelles en sucre, tu es un virtuose des pièces montées en chocolat, le maître des éclairs, merveilleux et autres Javanais, le champion des tartes aux fruits et je ne parle pas de tes pistolets croustillants en dehors et mous en dedans, de tes croissants à la pâte si délicate que même un Viennois en aurait été jaloux…Des pains de toutes sortes tu étais le magicien. Tu avais le don, tout ce que tu touchais se transformait en chef-d’œuvre et les manger aboutissaient à un orgasme gustatif. Pourquoi as-tu tout abandonné pour reprendre une agence de voyage ?

Je pense que tes parents légèrement exploiteurs, et pour qui tu travaillais, te payaient peu pour toute l’énergie dépensée, un peu de ça sûrement mais aussi un besoin fou d’autre chose, une soif d’horizon, les frontières de La Hulpe, Genval, Lasne et Sauvagement devaient reculer, tu étouffais, il te fallait absolument couper ton cordon ombilical, celui qui te reliait non seulement à tes géniteurs mais aussi à tes racines, à ton terroir.

Oui, c’est ça, il te fallait te démarquer de ton milieu familial, trouver le moyen de t’envoler en changeant de vie et de métier, des gâteaux tu es passé aux kilomètres, aux vallées lointaines, aux montagnes à franchir, aux peuplades différentes de celles de ton Brabant Wallon quitté uniquement dans ton enfance pour un départ catastrophe : l’évacuation de dix-neuf cent quarante vers une petite ville de province dans le Sud-Ouest de la France, Miramont de Guyenne, pour ton service militaire et pour un stage de pâtisserie à Knokke le Zoute.

A vingt-sept ans, tu as remis le pendule à zéro et tu as recommencé, plein d’espoirs et de projets…Mais voilà, ceux qui t’entouraient n’étaient pas inclus dans ta vision du futur, ou alors…Mais comment le savoir…

Qui était cette jolie femme aux cheveux châtain sur une photo prise à Biarritz, pourquoi la retrouve-t-on à Lisieux et au cirque de Gavarnie sur d’autres clichés, toujours dans un groupe mais ton bras passé autour de sa taille et parfois ce regard complice qui dénonce autre chose qu’une simple amitié.

Je savais depuis longtemps, mais n’osais pas voir et puis un jour, j’ai vu hélas, et pendant des années cette découverte n’a cessé de me pourrir la vie.

J’ai appris qu’elle avait eu un fils et j’ai pensé que tu ne m’avais jamais aimée.

J’ai combattu pour trouver un homme qui ne te ressemble pas, qui n’avait rien de commun avec toi, qui ferait de ma vie une histoire lumineuse, effacerait mes croyance en l’être suprême parce que telle était l’image que tu me renvoyais. Un jour viendra où je ne confondrais plus le verbe aimer et le verbe adorer !

Pendant longtemps, les médisances ont été telles que j’ai cru à ce fils conçu ailleurs, je savais son nom et son prénom, je connaissais ses sœurs et j’ai tout fait pour rencontrer « tout à fait par hasard » l’une d’elles…Gamines, nous jouions ensemble, j’ai attendu, la patience est souvent récompensée, et enfin j’ai pu le voir, le détailler…Rien.

Tout n’était qu’histoires imaginaires, Jean-Pierre ressemblait à son père, il était roux, ses yeux marrons, sa peau pleine de taches de son, rien, absolument rien de ta beauté, tu n’étais pas son père, c’était certain !

Il y avait donc eu manipulation, mensonges, ta mère avait tout fait pour nous détruire au-delà des années et je sais aujourd’hui que je peux évoquer ton souvenir sereinement.

Je dois te raconter mon histoire, Jean, toute ma vie qui a été axée autour de toi, mes amours, mes décisions bonnes et surtout mauvaises…

Mes petits amis devaient avoir les cheveux noirs, la peau mate, c’était un minimum…

Franco était Italien, Sicilien pour être plus précise. Ce pays me fascinait surtout les gens, taiseux, durs, pas aussi extravertis qu’on ne le suppose. On se maria un jour de printemps à Woluwé mais mis à part ses cheveux noirs et sa peau mate,  il était loin de Zorro mon cavalier charmant…

Le divorce tomba comme un couperet et ne me guérit pas de ma quête, de ce besoin de retrouver l’être perdu.

Agassi venait d’Egypte, il était né de père Arméno-Libanais et de mère Grecque, plus citoyen du monde que ça, impossible !

Il avait toutes les couleurs requises sauf les yeux verts ; les siens étaient marron foncé…Tant pis me dis-je on fera avec…Et puis l’amour est aveugle non ?

Agassi aimait faire des farces, il avait un humour à fleur de peau un peu comme toi, nous avons beaucoup voyagé.

Nous avons vécu cinq ans en Algérie, deux ans à Majorque, trois ans en Arabie Saoudite, treize ans aux émirats Arabes Unis et au Sultanat d’Oman, j’adorais !

La cigogne nous a apporté deux enfants à deux ans et demi d’intervalle, j’aurais aimé qu’ils te ressemblent…Agassi était directeur d’hôpital, il parlait sept langues, c’était un meneur d’hommes un peu voyou, un peu frondeur, comme toi, et un tantinet fanfaron toujours comme toi…

Je continuais à te chercher, à te voir, à imaginer ce qu’aurait été ma vie sans ta perpétuelle présence dans mes actes, mes décisions et mes jugements.

Le jour où le cavalier Egyptien se démasqua, tout s’écroula à nouveau, le film était fini, mes yeux s’étaient ouverts et ne voyaient plus Zorro. Le choix avait encore été catastrophique, la ressemblance s’arrêta tout à coup d’apparaître et avec elle une vie de faux semblants, de rêves jamais réalisés. Stop, stop et stop, il ne fallait plus que tu m’imposes mes choix !

Avec Agassi j’avais eu deux fils fantastiques, beaux comme des gravures de mode, intelligents, plein d’humour. L’ainé Lawrence, s’est marié avec une Americano-Saudienne et le dix-neuf décembre deux mille douze, une petite fille leur est née, elle s’appelle Yara, elle est magnifique…C’est ma petite-fille, elle ne peut être que magnifique…Elle rit et gazouille sans cesse, ses cheveux sont auburn, sa peau est très blanche laiteuse même, ses yeux sont noirs comme ceux de Norah sa mère. Yara fait briller une lueur dans le tunnel de l’histoire familiale, un rayon de lumière.

Son prénom signifie soleil  en Perse, bonne année ou bonne récolte en Danois, pluie en Hébreu, sirène en Sarawak, Yara c’est le futur positif et éclatant…

Un jour, ils reviendront tous les trois pour les vacances d’été et j’emmènerai ma petite-fille dans la forêt de Soigne, au parc Solvay, au lac de Genval, j’irai  chez Derue le pâtissier du village lui acheter des gâteaux au chocolat, des tartes et autres douceurs, je n’en ai pas perdu le goût, je me suis mise à la boulangerie, l’odeur du pain qui cuit, quel bonheur et que de souvenirs.

Je pourrai lui parler de toi, papa, Jean-Zorro, son arrière-grand-père parti trop vite et trop jeune laissant un vide énorme dans mon cœur d’enfant un jour d’août mille neuf cent soixante-deux…

Je lui raconterai ton histoire, lui montrerai les albums photos, parlerai des farces que tu aimais faire. Nous partagerons un épisode de Zorro sur la 3 et tellement d’autres choses.

Je n’ai pas osé dire à ma mère que j’avais rencontré mon soi-disant demi-frère roux comme son père et non comme toi, elle qui a tant pleuré, je n’ai pas osé raviver ses douleurs. Pourtant apprendre que tout n’était que mensonges et médisances lui apporterait peut-être un soulagement…Je ne sais pas, j’ai peur de ses larmes, de ses regrets, elle qui comme moi a dû croire à ce qui n’était pas.

Jean- François m’a confié un jour que lorsqu’il a vu mon visage sur une photographie prise par l’un de ses collègues officier, il s’est dit :<<Cette femme va changer ma vie>>. Je dois notre première rencontre au papier glacé et à une excursion dans les oueds Omanais où je guidais pour des groupes Français en général ou de la marine Nationale, quand des bateaux s’arrêtaient pour une escale aux Emirats Arabes Unis ou au Sultanat d’Oman.

Je ne t’ai rencontré en chair et en os que six mois plus tard sur un quai de gare à Bruxelles Midi.

Tu m’avais dit au téléphone :<< Ne vous inquiétez pas je vous reconnaîtrai>>

J’ai donc récidivé, persuadée que le dernier est le bon. Il avait les cheveux châtains, les yeux ambre, la peau blanche, rien à voir avec Zorro…Pourtant…Sa mère ne l’avait pas empêché de devenir marin comme tu l’aurais souhaité toi papa, il cuisine comme un chef mais ne fait pas de pâtisserie, je m’en charge,  il a un côté voyou adorable, un peu comme toi malgré tout…Je ne suis pas tout à fait guérie mais en bonne voie, le traitement fonctionne, je pose mon regard sur ton visage en noir et blanc ou en couleur et miracle je ne pleure pas, je peux même sourire et rire…

J’ai passé ma vie à te chercher. Un jour que je me rendais à l’école, une Citroën traction avant grise est passée à côté de moi, j’ai crié papa, papa attend moi, j’ai couru derrière la voiture puis subitement j’ai réalisé que ce ne pouvait pas être toi, que ce ne serait plus jamais toi au volant d’une voiture, tu étais décédé depuis trois mois…A partir de ce moment mon seul souhait a été de te revoir une seule fois ne fut-ce, qu’en rêve, et tu es venu une nuit, quarante ans plus tard, j’ai eu l’impression de te sentir, j’ai entendu ta voix, vu ton sourire et la petite lueur dans tes yeux. Je me suis éveillée apaisée, j’ai enfin pu te dire au revoir.

Que de souffrances pendant quarante ans, que de questions. Je voulais te ressembler et tout le monde cherchait une ressemblance…Que de fois j’ai entendu dire avec bienveillance entre neuf et onze ans :<< Elle est tout à fait comme son père>> Puis au début de l’adolescence :<< Elle n’en peut rien, les chiens ne font pas des chats>> Et entre dix-huit et vingt et un an : << Si Jean était là, il n’aurait jamais accepté même si  elle est comme lui>>…Bref, (comme disait Pépin), je n’ai jamais été vraiment moi mais un reflet, une ébauche entre l’image maternelle et le fantôme paternel avec la peur au ventre de disparaître sans jamais avoir vécu.

Ma vie a été, si je dois la qualifier, de spontanée-instinctive-animale avec la tête qui sort hors de l’eau juste avant la noyade. Une amie m’a un jour dit que comme les chats, j’avais sept vies et que comme eux je retombais chaque fois sur mes pattes…Peut-être une question de survie, une échappée vers l’oxygène, hors d’une bulle où l’air vient à manquer.

La peur de ne pas ‘’faire bien’’, de ne pas être ce que l’on attend de vous est épouvantable. Je crois que cette peur est ancrée en moi depuis la naissance. Pour s’en débarrasser, il faut se battre sans arrêt chaque jour qui passe. Si elle nous envahi, il faut l’arrêter par n’importe quel moyen ; pour certains c’est l’alcool, d’autres la drogue, le jeu ou encore le risque dans un sport extrême. Moi, il fallait que je contrarie, que je sois contre l’ordre établi. J’ai donc été de par mes avis politiques, artistiques ou autres le canard noir familial, la cousine, la nièce, la filleule qu’il faut à tout prix éviter. Mais là encore mes gènes parlaient et toi, Lawrence, mon fils avec qui une demi-heure de tête à tête se transforme rapidement en match de catch fictif, je me demande si tu n’as pas hérité de cette rébellion légèrement encombrante, excepté que tu n’as pas peur de cet héritage, que ces gènes  ne te rongent pas la vie, que tu as pu faire exploser ta bulle. Tu es un père merveilleux, tu éduques ta fille Yara avec amour et humour, je t’admire, mon fils. Tu es plus maternel que je ne l’ai jamais été.

Mes deux enfants sont opposés, l’un, le Dubaïote, est blanc de peau style Belge ayant passé l’hiver à côté du radiateur et l’autre, le Londonien, bronzé sans avoir exposé son corps aux rayons du soleil. Lawrence, l’aîné a les yeux bleu-gris-vert selon le temps et le cadet les prunelles noires. Yannick travaille comme un fou de sept heures du matin à dix-huit heures le soir, Lawrence aime travailler la nuit, un vrai noctambule, même enfant ses horaires étaient anarchiques, il luttait contre le sommeil, il adorait étudier quand tout le monde dormait…Comme son grand-père quand il ‘’boulangeait’’, la nuit était le moment où tout se passait !

Ils sont tous les deux directs, ils n’ont pas peur des autres, ils donnent leur avis, avouent leurs erreurs, tout ce que je n’ai pas osé ils l’osent, leur vie est un livre ouvert, ils ne veulent plaire qu’à eux-mêmes, n’ont pas besoin sans cesse de reconnaissance.

Heureusement que mes enfants n’ont pas hérité de mon angoisse et de ma peur de vivre, du moins je l’espère. Ils ont l’air bien dans leur peau, heureux.

A douze ans, je voulais devenir danseuse classique. A La Hulpe dans les années septante, une Espagnole, Cecilia Rodrigo (la fille de Joachim Rodrigo, le compositeur, celui du concerto d’Aranjuez) donnait des cours dans la salle des fêtes des écoles communales, j’ai supplié maman pour y aller. Je suis allée à Bruxelles, rue de l’Ecuyer au magasin Limelight acheter des chaussons demi-pointes et pointes, un collant rose et un costume de travail de la même couleur, ce fut l’un de mes plus beaux jours, je devenais en enfilant cet uniforme un petit ‘’rat’’, comme dans le feuilleton l’Age heureux qui passait à la télévision, je rêvais de théâtre, de costumes, de musique, de ballets…

En fait, je ne pensais plus qu’à ça danser, mes cours et surtout les mathématiques que déjà j’exécrais s’en ressentaient très, très, très fort…Je fus punie, plus de leçons de danse, plus de chaussons…Ce fut comme une castration. A cette époque, il n’était pas bon de contrarier ses parents…Je renonçais aux lumières et aux paillettes. Je repris des cours quelques années plus tard, une fois l’indépendance gagnée mais là il était trop tard pour en faire un métier, j’en fis un hobby, une passion, qui m’aida parfois à traverser des épreuves de solitude intense…

En Arabie saoudite j’eu l’occasion de participer à la création de spectacles dans le camp Américain où nous avons vécu trois ans, j’eus l’impression d’avoir des ailes pendant les trois mois de répétition. Merci Cecilia de m’avoir inculqué les bases de la danse et l’amour des variations, tes leçons m’ont apporté du bonheur et de l’espoir dans certains moments de ma vie où j’en ai eu vraiment besoin. C’est aussi en Arabie que je donnai naissance à mon fils Yannick, le six mai dix-neuf cent quatre-vingt-deux à l’hôpital Abdullah Fouad de Dammam. Ce fut une expérience extraordinaire, je ne pouvais pas détacher mon regard de mon fils, si petit, si fragile. Une infirmière Philippine m’a un jour dit en m’observant « Vous êtes amoureuse de votre fils, Maam.» A présent, il a trente et un ans et je le regarde toujours de la même façon. Il mesure un mètre quatre-vingt-deux, est musclé, éternellement bronzé, ses cheveux sont châtains très foncés mais a déjà une calvitie naissante…Ressemblerais-tu à quelqu’un mon fils ?

Du camp, je me souviens d’un petit intermède dansé par trois hommes déguisés en cannette de soupe sur une musique d’Offenbach, à mourir de rire, la salle était écroulée et moi dans les coulisses j’en pleurais. Une autre fois, ce furent cinq tableaux différents pour la Noël des enfants, il y eut ‘’la valse des patineurs’’ en patins à roulette, ‘’La famille Boggie’’ sur la musique du Pont de la rivière Kwai, ‘’Le Printemps’’ de Vivaldi avec les petits de la maternelle, ‘’Petit papa noël’’ chanté en Français par trois fillettes américaines et mon fils Lawrence âgé de quatre ans et’’ Ne me quitte pas’’ récité par quatre enfants de l’école de l’endroit où nous vivions, le Rastanura Family Camp. Là aussi trois mois de répétition, de fabrication de décors, d’assemblage musicaux, les femmes du camp mises à contribution pour la confection des costumes, la préparation de friandise pour les entractes…Toute cette création fut une dépense d’énergie extraordinaire et un résultat magnifique dans le sens où toutes les personnes impliquées y ont puisé un bonheur fantastique…Surtout dans un endroit comme la péninsule arabique où tout est interdit, pas de cinéma, ni de théâtre, des interdits partout et en particulier pour les femmes !

Oui, l’Arabie Saoudite est un pays, aride, inamical, les vents de sable semblent incarner la  mentalité cinglante des populations, la délation est monnaie courante pour tout et pour rien, un sapin de Noël trop visible de l’extérieur, une chevelure de femme mal couverte par le Hiquab, un voisin sympa qui vous emmène au marché du village parce que votre mari a dû rester au travail et que vous avez besoin de légumes, tout est prétexte à vous dénoncer à la police religieuse. Votre vie devient rapidement un enfer si vous ne vous contrôlez pas assez. Un soir, nous étions à Dammam et dans un parc un petit manège de chevaux de bois faisait la joie d’enfants du même âge que les miens, deux ans pour Yannick et quatre ans et demi pour Lawrence. Heureuse de voir enfin une attraction pour enfants je me précipitai vers le guichet pour acheter des billets mais un homme m’arrêta, interdiction aux femmes d’entrer dans le parc, les hommes et les enfants seulement y étaient admis. J’ eus l’impression que tout s’écroulait, ne pas avoir l’autorisation de regarder mes petits rire et s’amuser, j’étais de par mon sexe une paria, une moins que rien, seuls les pères pouvaient profiter du bonheur…A ce moment-là, j’ai eu des idées de meurtre, l’envie soudaine de trucider le responsable du manège, d’en envoyer au moins un ad patres, je me suis sentie devenir subitement raciste moi dont les enfants sont arméno-libano-grec-égyptien-belge !!!…

Le plus bizarre dans cette histoire sera que mon fils Lawrence se mariera trente-deux ans plus tard avec une jeune femme Saoudienne originaire de Rastanura qui deviendra la maman de ma petite fille Yara.

En rentrant en Belgique pour les vacances d’été, je tombai sur une annonce dans le journal local, l’ annonce de vente d’une maison sise à Folx les Caves près de Jodoigne. Nous sommes allés la visiter et ce fut le coup de foudre, une maison de notaire datant de dix-huit-cent-septante avec un beau jardin où un splendide saule pleureur s’épanouissait, planté de poiriers le long des murs, prêts à nous donner de bons fruits bien juteux. A l’intérieur, des pièces carrées et grandes couvertes de vieux carrelages colorés et munies de vieilles cheminées ne demandant qu’à ronronner à nouveau. Mes parents nous ont avancé l’argent et fait signer à mon mari une reconnaissance de dette devant notaire.

J’adorais cette maison, elle me parlait, je sentais le poids de son histoire, je voulais qu’elle soit le port d’attache de mes enfants. La vie en décida autrement. A Rastanura, Le chantier pour lequel mon mari travaillait se terminait. Pendant six long mois, nous restâmes chez mes parents en attendant un nouvel emploi, mon mari arrêta de les rembourser…Puis il décrocha un poste aux Emirats Arabes Unis, où je le rejoignis avec mes enfants. Lawrence intégra la Al-Ain English speaking school et Yannick resta à la maison, surveillé par une adorable Sri Lankaise du nom de Shitra (Joyau) pendant que je rejoignais l’équipe d’infirmières de pédiatrie de l’hôpital Al-Tawam. J’y travaillais deux ans. Ce fut extraordinaire de travailler avec des filles et des garçons venant d’Irlande, d’Ecosse, de Suède, de Norvège, de Finlande, des Philippines, de Palestine, d’Angleterre, des Etats-Unis, de France, du Liban, une mosaïque de cultures. Nous étions soudés, amis. Je n’avais jamais connu cela nulle part ! Mon mari n’aimait pas cette situation, je devais gagner de l’argent mais n’en parler à personne…Interdiction d’aller à une fête ou de faire du shopping. Pour ne pas  côtoyer mes collègues à la piscine du camp des infirmières il avait pris un abonnement à l’hôtel Hilton où nous allions tous les soirs pour que les enfants puissent nager, une vie de rêve en quelque sorte…

Après deux ans mon mari obtint le poste de directeur dans un hôpital pédiatrique, gynécologique et obstétrique qui venait d’ouvrir ses portes, l’Al-Wasl Hospital de Dubaï.

Son salaire fut très largement augmenté mais le remboursement à mes parents ne repris pas, la désillusion commença sa lente reptation.

Les enfants firent leur école primaire à la Dubaï English Speaking School et les secondaires à l’Emirates International school où ils furent en contact avec des élèves de vingt-deux nationalités différentes. Je les voyais grandir dans la joie, ils adoraient leur école, leur maison, le club, leurs amis, les activités en tous genres. Je ne supportais plus les mensonges de leur père mais je ne pouvais pas les priver de cet homme qu’ils adoraient tous les deux.

Pourtant, les jours passaient et le harcèlement moral croissait, devenait de plus en plus vicieux. Un jour mon fils Lawrence me demanda la permission d’aller au cinéma avec des copains de l’école, à son retour leur père convoqua ses deux enfants dans le salon « Si vous voulez aller chez des amis, au club, au cinéma, vous devez me le demander à moi, ici, votre mère n’existe pas. Cette phrase est à jamais inscrite dans ma  mémoire. Le pire, c’est que mes enfants ont fait exactement ce que leur père leur avait demandé. Pendant des années, je n’ai pas existé. C’est ma mère qui a accompli un miracle. Grâce à elle, j’ai pu retrouver mes fils, ils ont pu enfin me regarder et surtout me voir, réaliser que je n’étais pas transparente…Maman, je t’en serai éternellement reconnaissante même si avant d’y arriver, il fallut dix ans.

J’ai eu envie de mourir, je savais où et comment…

J’avais la chance lors d’un cocktail de rencontrer le consul de France, Charles Philip de La Borie, et son épouse Margot. Au fil de la conversation, il me demanda si je ne voulais pas m’occuper des occupants des bateaux de la marine nationale en escale. Ils étaient régulièrement victimes d’accidents, de problèmes dentaires, ophtalmiques et autres, ne pouvant se soigner à bord. Les marins ne parlaient pas l’anglais pour la plupart et ils  avaient besoin d’une interprète lors des consultations ou des hospitalisations. Je répondis par l’affirmative au consul et me mis en contact avec le médecin de bord des bâtiments qui accostaient à port Rashid. De fil en aiguille, on me demanda d’organiser des excursions dans le désert ou dans les montagnes Omanaises, des repas, des rencontres sportives avec les clubs locaux, des matchs de foot, de rugby, des tournois de pétanques contre les Anglais…Hé oui, la guerre de cent ans est toujours d’actualité !

Je fini par travailler les trois-quarts du temps dans le tourisme et ma vie changea complètement…Je faisais ce que mon père avait fait vingt-neuf ans auparavant, emmener les gens en voyage.

Un officier de l’armée Emirienne Ahmed Atiq m’apprit toutes les ficelles de la conduite dans le sable, je devins experte, les dunes n’avaient plus de secret pour moi et les repérages en montagnes accompagnée par mon collègue Karim devinrent des moments de bonheur total.

Rentrer le soir à la maison après une journée de liberté dans la nature devint de plus en plus difficile, me retrouver face à cet homme qui même quand il me disait bonjour le matin mentait me rendait malade, je ne supportais plus ni son physique ni son odeur ni le son de sa voix, j’en attrapai une allergie, une éruption dermique assez comique, symétrique partant de la base du nez vers le lobe de l’oreille, descendant jusqu’au milieu du cou en carré parfait…Un ami dermatologue me dit : « Ne t’inquiète pas, ça disparaîtra comme c’est apparu, la dermato et la psychiatrie parfois se complètent… »

Mes enfants me manquaient, je ne les voyais pas beaucoup étant donné mes heures de travail, qui parfois débutait à deux du matin à l’aéroport pour accueillir un groupe de touristes et se terminait à vingt-deux heures après leur première journée de visite et le dernier repas du soir. En tant que guide, je devais impérativement rester avec eux jusqu’à leur retour à hôtel, je gagnais peu pour beaucoup d’heure de prestation : j’étais rétribuée pour huit heures de travail le reste ne l’était pas. Ces heures pouvaient être rattrapées en jour de congé, ce qui était impossible. Je travaillais donc pour presque rien mais j’étais libre et la liberté n’a pas de prix !

Pendant ce temps le travail de sape continuait insidieusement à la maison, mon fils ainé ne me parlait plus ou alors avec arrogance.

Avec l’accord de son père, mes petites économies disparaissaient, je pensais les avoir mal rangées, perdues, je ne savais plus que penser. Le vingt-trois décembre mille neuf cent nonante sept en voulant payer le taxi m’emmenant au bureau, je m’aperçus que l’argent reçu la veille de mon employeur s’était volatilisé, il ne restait plus que vingt dirham dans mon sac…La rage me prit, je téléphonai à mon mari pour lui demander où était cet argent, sa réponse fut : « C’est peut-être Lawrence qui te l’a pris ».

J’ai cru devenir folle, je repris un taxi vers la maison, mais à mon arrivée mon fils tout comme l’argent s’était envolé, son père l’avait prévenu, tout avait été calculé, prévu, mais ma colère fut incontrôlable. Hélas, je tombai dans le piège, l’envie de tout casser me pris, je pleurai, criai, et en entendant mon mari appeler une amie psychologue, je compris soudain que son but était atteint. L’amie arriva. Ici, je remercie le destin de tout mon cœur, le plan connu son premier raté.

L’amie avait été mon professeur de psychiatrie à l’école d’infirmières à Etterbeek, son mari cardiologue entamant sa  retraite avait trouvé un poste aux Emirats histoire de ne pas s’arrêter brutalement de professer, elle me connaissait depuis longtemps, ne crut pas la moitié des dires de mon époux et lui conseilla de m’envoyer en Belgique pour me faire soigner par un psychiatre européen. Il n’eut pas le choix et le soir même me mit dans un avion en direction de la Belgique…J’allais revoir mon fils ainé un an après, complètement détruit, et mon cadet trois ans plus tard sur un Pier à Brighton où il m’avait donné rendez-vous…

Mon collègue Karim m’avait dit avant mon départ de Dubaï : « Ne t’en fait pas Chante, les enfants reviennent toujours vers leur mère, mais toi ne revient pas, sinon ton mari te détruira tout à fait»

Maman fut là à l’atterrissage à Zaventem, me prit dans ses bras, ne posa pas de question…Il me fallut quinze jours pour sortir de mon mutisme, pour raconter. Le facteur déclencheur fut une nouvelle fois mon mari qui téléphona un soir :«  Il est temps que tes gamineries cessent, rentre à la maison, tu n’es rien et tu ne seras jamais rien, personne ne voudra de toi, et tu ne sauras jamais te débrouiller seule, tu es une mauvaise infirmière, tu ne pourras pas reprendre un métier que tu n’as jamais exercé convenablement…J’ai dit aux enfants que tu les avais abandonné, prouve leur que tu les aimes en revenant. » Que je décide de rester ou que je décide de retourner au  moyen Orient, le résultat était le même. Ma décision fut prise quand j’entendis mon mari hurler et taper du pied. Je me pétrifiai comme une gargouille de sainte Gudule. Maman à côté de moi était blême, mais pas une seule fois elle ne me dicta ma conduite. Je regardai le cornet du téléphone comme si je tenais un serpent venimeux, après un effort douloureux je répondis à mon mari que je ne retournerais jamais à Dubaï, avant de raccrocher il me menaça : « Dans ce cas tu ne reverras plus les enfants.>>

Je me sentis mourir de l’intérieur, me désagréger, l’air devenait irrespirable, envie de vomir devant tant de haine, Pour la première fois depuis le vingt-trois décembre, j’éclatai en sanglots profonds …Et maman était là…

Trois mois après en mars, je sortis de ma paralysie affective et décidai de reprendre les rênes. J’ouvris l’annuaire téléphonique, fit une liste des cliniques faciles d’accès en train, envoyai des curriculum vitae et commençai à travailler à temps partiel à l’Institut Sanatia à Ixelles (j’ai toujours eu un faible pour la psychiatrie). Tous les mercredis je suivais huit heures de cours à L’UCL pour une spécialisation courte en psychiatrie. Le temps restant, je le consacrais à  de l’intérim à l’hôpital Brugmann, à la clinique du square Léopold et à l’hôpital Français. Difficile de concilier tout cela en transport en commun mais maman était là…Elle m’offrit ma première voiture, une Toyota Starlet Bleu.

De mes enfants aucune nouvelle.

Un soir que j’étais chez des amis, maman reçut un appel d’un officier de la marine Française, le docteur Emmanuelli, ce médecin lui demandait de mes nouvelles, pourquoi, je ne montais plus à bord des bateaux, combien de temps j’allais rester en Belgique, si quelqu’un me remplacerait à Dubaï, s’ il était possible de me joindre pour organiser les prochaines rencontres sportives, etc…Maman lui demanda où je pouvais le joindre, il lui donna le numéro d’appel du bord, remercia, raccrocha…Ma mère, ne me dit rien…Faute de réponse, le même médecin réitéra son appel à l’escale de Eilat en Israël, posa les même questions ou presque, maman donna les mêmes réponses et …Ne me dit rien…

Arrivés à Toulon, les officiers se posèrent les mêmes questions en regardant des photographies prises lors d’excursions diverses…Mais qu’est donc devenue Chantal Assadourian ?…Le médecin mentionna ses appels, les réponses obtenues et décida de faire téléphoner un autre officier pour changer de voix.

Comme je travaillais, maman décrocha à nouveau et là, par je ne sais quel miracle, prit enfin le numéro de téléphone du bateau. Je rentrai le soir et maman me dit que j’avais eu un appel de France à partir d’un navire…Le Jules Vernes, si j’ai bien compris, dit-elle…Pour moi, il n’y avait pas d’urgence, je ne m’occupais plus de rien aux Emirats où j’étais persona non grata, c’était du passé, une page de mon histoire, mais curieuse tout de même, je formai  le Numéro inscrit par maman sur un morceau de papier…

Il faut se mettre dans le contexte pour mieux en rire, maman est Belge, l’officier est Français…

L’officier dicte et maman inscrit…zéro, zéro, trente et un, quatre, soixante-quinze, vingt-trois, quatre-vingt-douze, quatre-vingt-dix-huit…Mais maman inscrit : zéro, zéro, trente et un, quatre, soixante, quinze, vingt-trois, quatre-vingt, douze, quatre-vingt, dix-huit… beaucoup de chiffres pour un numéro d’abonné en France…J’essayai malgré tout pour entendre une voix suave me dire que le Numéro n’était pas attribué !

Avec les années, l’histoire est devenue un sketch souvent raconté lors des barbecues et repas entre copains, le docteur Emmanuelli en parle encore et mon mari actuel encore plus…car c’est l’officier qui a dicté les chiffres à maman, celui qui m’avais remarquée sur une photographie et qui m’a reconnue sur le quai d’arrivée du Thalys un jour d’été de dix-neuf cent nonante huit.

Mon mari directeur de clinique n’a jamais remboursé la somme empruntée à mes parents, il leur a écrit dans une lettre que cet argent avait servi pour le remboursement de la nourriture qu’il m’avait procurée pendant vingt et un an, ainsi que pour l’achat de mes vêtements…Il s’est remarié avec une Française à qui il fit subir le même scénario, son quatrième divorce sera prononcé en juillet deux mille treize…Pourtant le jour de ses noces, il a écrit à mon fils : « J’ai enfin épousé une femme de mon niveau avec qui je peux parler. »

Jusqu’au bout, il fut donc acerbe, manipulateur, enrageant de ne plus pouvoir profiter de ces « paysans » de La Hulpe…

J’ai souvent pensé que si je n’avais pas eu cet idéal masculin, le goût de ce genre d’homme qui te ressemblait papa, mon histoire aurait été différente. Mais au fond, je n’ai pas de regret, j’ai appris beaucoup de choses, côtoyé des gens de toutes races et de tous horizons, je parle l’ anglais, l’espagnol et un peu d’ arabe, d’ailleurs, ça fait rire  au marché quand je demande des oranges, des citrons ou autres fruits et légumes dans la langue du maraicher Marocain…Je n’ai pas le type à m’exprimer dans la langue d’Omar Khayyâm et cela m’amuse un peu aussi !

Mes enfants sont revenus et ont tout compris merci encore à toi maman, toi à qui je dois tout, toi qui m’as aimée sans mesure, d’un amour fou, d’un amour de mère, je te demande pardon de mes excès, de mon impatience, si Lawrence est devenu un homme c’est grâce à toi, si Yann est épanoui et heureux c’est grâce à toi, tu as tout fait pour moi mais tu as fait plus que cela, tu as été notre moteur, notre espoir, nous te devons la vie, la renaissance, la liberté.

Papa, c’est mon histoire que je t’offre, la fête des pères est pour bientôt, nous sommes en mai deux mille treize, en juin, je lirai ces lignes assise sur le petit mur derrière ta tombe dans le cimetière de La Hulpe, là où tous mes ancêtres maternels ont leur dernière demeure, je te raconterai aussi ce qu’il y a entre les lignes parce que je n’ai pas osé tout écrire, les paroles s’envolent les écrits restent…

Ah j’ai oublié de le mentionner, mon allergie a disparu dès l’instant où j’ai décidé de rester en Europe !

CB